§6. J’ai marché, encore et toujours, je crois qu’à ce rythme je n’aurais bientôt plus de semelles ! Le petit déjeuner que j’ai pris en compagnie d’une Natalia déjà forte de tout son potentiel actif alors que mon corps se réveillait peu à peu au fur et à mesure que je mangeais et sortais de ma nuit pleine de questions, m’a fait du bien. La voir si énergique, gorgée d’enthousiasme et de volonté jusque dans sa façon de faire du thé en chantonnant, m’a fait l’effet d’un stimulant puissant. Un peu de son odeur parfumée est passée près de mes narines et me voilà indestructible pour quelques heures. Je me sens frais comme un gardon, et sans doute dans les mêmes conditions de vie que ce dernier puisque la pluie n’a encore pas cessé et que Santiago commence à n’être bientôt qu’une longue étendue aquatique. Mais je suis indestructible et imperméable. Plutôt que de penser au fait que le dernier mot est un mensonge dont j’ai bien conscience – ce que viennent me rappeler conjointement mes vêtements collés à mon corps comme une deuxième peau et mes chaussures à chaque « splotch » qu’elles produisent – j’occupe mon esprit à regarder le monde. Je ne me lasse pas de voir ce peuple dans son quotidien, la saleté des rues contrebalancée par les couleurs vives qu’on a peintes sur les murs : slogans, dessins, expressions populaires ou dictons qui rehaussent les briques et leur donnent une vie nouvelle. Et ainsi plongé dans le monde, y enfonçant mes regards et mes pieds, entrant en lui doucement, grâce à l’aide d’un passant, « oui le parc O’Higgins ou Cousiño », qui puis-je, moi, si les noms changent ? J’arrive vers 14h30 au fameux parc qui n’était pas si loin que ça de la maison de Natalia. Ou d’Agustín.

Je m’insère encore dans la foule, et fais corps avec elle pour fêter le Jour de la Gloire de l’Armée, qui défile à pied, à cheval, en uniforme, plumes, sabres et fusils, sous les applaudissements du peuple venu communier avec ses défenseurs, si exemplaires, professionnels, nobles, sous les regards des autorités politiques et militaires. J’aperçois au loin Salvador Allende facilement reconnaissable derrière ses grosses lunettes, et « Carlos Prats, un homme de bien » m’affirment mes voisins temporaires, un couple de personnes âgées probablement du peuple, mais que le soutien d’un gouvernement populaire remplit de forces et d’espoir. Un peuple qui ne veut plus être mis sous terre, ni se taire, cet espoir-là est un diamant. Comme José, hier, ils me prennent aujourd’hui sous leur aile, et m’expliquent un peu ce qui se passe. Notamment lorsque à la fin de la parade, le Président de la République reçoit le rituel « Cacho de Chicha » (« la boisson la plus authentique du pays », c’est tout ce qu’ils me diront lorsque je leur demande ce que c’est que ce breuvage) des mains d’une confrérie traditionnelle. Qu’il boit et fait passer de bouche en bouche à tous les officiels comme un sang laïc de la Patrie réunie en une seule communauté.

Le reste de la journée est fait de danses, de pluie, de sourires et de nourriture. On pensera que je ne fais que manger mais ce sont les Fiestas Patrias, … po !, rajouterait le Chilien. Qu’on m’accorde ces quelques heures de plaisir et de légèreté carnivore …qui m’alourdissent plutôt. Mais comment résister à l’attrait des anticuchos ? Ce sont des brochettes qui encensent l’air du parc et ouvrent l’appétit grand comme la distance qui sépare le nord du pays à son sud. Et s’il n’y avait que ça ! Or, il faut bien goûter au mote con huesillos, cette boisson orange caramélisée dans laquelle flotte une petite pêche sur un lit de blé complet.

A boire et à manger qu’on fait passer en dansant des cuecas« de pata en quincha » (c’est-à-dire du terroir, bien les pieds dans la terre). Donc me voici coq, face à une poule se cachant derrière un mouchoir qu’elle tient fièrement au-dessus du visage pour bien montrer à son assaillant galant qu’il lui faudra encore la pourchasser un moment avant qu’elle lui accorde ses faveurs. Suivant du mieux que je peux la fuite de la joyeuse inconnue devant moi, dans une parade rythmée à deux temps, je constate vite, aux rires à gorges déployées et grandes eaux de larmes des amusements, que la combinaison de gestes que je pensais être capable de reproduire pas trop mal, tient plus du spectacle comique que de la cueca. Non, je n’ai pas fait de progrès depuis la veille.

Je découvre aussi la vihuela, que je résumerais – bien que les spécialistes pourraient trouver peut-être cette définition réductrice, mais allez comprendre le chilien parlé à cette allure et dans une économie de gestes de la bouche, sans faire répéter de manière désagréable chaque mot ! – à une guitare antique à huit cordes. Je me laisse enchanter par la harpe, les punches cabezón, où autrement dit qui installent une piste de danse dans votre tête et laissent les idées comme la vision courir après la réalité sans totalement la rattraper. Et puis il faut bien faire passer avec des bons churrosbien gras et chauds… Les Chiliens, ouverts et désireux de faire partager les richesses de leur patrimoine, m’ouvrent leur bras, me font goûter, m’expliquent, me prennent par la main. La ferveur populaire de ce matin, la fierté devant les armes qui les protègent a laissé place cet après-midi à la solidarité et une fraternité que nous avons perdue en France quelque part dans la honte de notre confort sans grandeur et de nos vils agissements colonialistes. J’entonne le « Nous vaincrons » de la campagne pour les présidentielles de 1970, il y a deux ans déjà, seulement, bras-dessus bras-dessous avec un groupe de jeunes que je croise au milieu des fondas animées et gaies :

Nous vaincrons ! Nous vaincrons !
Avec Allende en septembre vers la victoire
Nous vaincrons ! Nous vaincrons !
L’Unité Populaire au pouvoir (bis)

Je suis heureux, je suis entouré de frères aussi joyeux que moi, et lorsqu’ils me demandent d’où je viens, je commence à chanter l’Internationale en français :

Debout ! les damnés de la terre !
Debout ! les forçats de la faim !
La raison tonne en son cratère,
es el fin de la opresión.

Du passé faisons table rase,
¡Legión esclava en pie a vencer!
Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout ! / Los nada de hoy todo han de ser.

…terminons-nous dans un chœur polyglotte qui fait honneur à la chanson et en respecte totalement l’esprit, avant de nous perdre de vue dans la foule, en riant. Quel contraste avec cette société qui, plutôt que d’imposer aux autres le bonheur d’être exploités dans les larmes et le sang, relève la tête et ne prétend rien d’autre qu’illuminer le monde par son exemple d’autonomie retrouvée et d’indépendance joyeuse !

Ce sont plein d’airs de cuecas qui m’accompagnent jusqu’à la rue Vasconia, plein à craquer tant j’ai mangé, plein de souvenirs, un peu plein tout court encore quand j’arrive à la maison, trempé, lessivé, et …encore un mot qui ne sort pas de ma tête.

Bande sonore

Inti Illimani, “Venceremos”

« L’Internationale » / “La Internacional”

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