§15. J’arrive ! Je n’aime pas le téléphone, à cause de cette machine, les autres nous imposent leur rythme, alors qu’avec les lettres, comme on les ouvre quand on veut, on maitrise le rythme. Je prends le combiné :

— Tu viens avec nous voir Adamo à l’Olympia, ce soir, Juan ? — me demande l’élément masculin d’un couple d’amis hétérosexuel – un de ces couples modèles qui ont un métier passionnant et lucratif, acheté leur appartement parisien et vont bientôt nous faire un petit devant qui il faudra s’extasier, avant que nos chemins ne se séparent puisque nous n’aurons plus le même mode de vie, moi-même n’ayant pas grand-chose à apporter au débat sur la meilleure marque de couches ou pour savoir s’il faut donner le sein ou le biberon au nouveau-né…

— Vous per-met-tez, monsieur / Que je vous emprunte votre fille / Pour rien d’autre qu’une nuit / Je vous la rendrai épanouie…

— Oh, arrête ! — s’écrie en arrière-plan la femme de ce même couple parfait qui devait écouter dans l’oreillette.

— Non, non. Allez avec ma maman, moi j’ai prévu d’aller voir Georges Brassens à Bobino, avec Gérard et Joseph.

— Avec ta « maman » : Bachibouzouk ! Passe une bonne soirée, alors.

 

C’est en allant à pied du 18ème au 14ème de Bobino – ça fait une trotte mais j’aime marcher et n’est-ce pas vrai que « seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » ? Au demeurant nous n’avions aucune pensée vraiment grande à développer ce jour-là, sinon nous raconter nos vies, malgré un froid insoutenable – que nous traversons les quartiers des gens très bien. Si ce genre de phrases fait marcher la mémoire à court terme, par ce froid ça dégourdit les neurones. De rien.

Alors que je trouve que Joseph a un peu tendance à être précis dans un récit qui n’en finit pas, je profite de ce que nous passons devant le Ministère de la Culture pour déclarer :

— « Ministère de la culture », voilà un bel oxymore ! Administrer la culture, et pourquoi pas un guide de la révolution raisonnable, encadrée et politiquement correcte ? Transformer les forces vives de l’humanité en misérables quémandeurs institutionnels, aller prostituer ses tripes pour recevoir le tampon de quelques diplodocus diplômés à qui on a arrogé le droit de décider ce qui mérite ou pas d’être financé : quelle déchéance !

Me voici en train de mimer l’artiste-mendiant sur les grilles du ministère. Joseph s’est tu : opération réussie. Mais Gérard est aussi abasourdi que livide. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et cette hommelette de Joseph me les avait cassés avant, désolé Gérard.

— Non, c’est vrai, sérieusement, plus j’y pense plus je me dis qu’aller brûler le 3, rue de Valois1 serait un geste artistique en soi ! Le dernier qui existe encore depuis les ready-made de Duchamp, « Carré blanc sur fond blanc » d’un type dont j’ai oublié le nom2 et la musique-bruit de Schaeffer.

— Descends de là, tu es ridicule, Juan ! — me crie dessus Joseph, gêné que j’attire l’attention des passants.
— Mais leurs regards ne me touchent pas à ces gens-là ! L’Artiste c’est moi, charlatans ! Je vais vous chanter une ode à « l’Europe des 9 » !

Qui est-ce qui rentre dans la CEE ?
Trois pays et c’est eux, eux :
La Grande-Bretagne, qu’est-ce qu’elle y gagne ?
Le Danemark, lui aussi s’embarque
Et puis l’Irlande ; tout ça me fait le même effet que Fernande !

Joseph m’agrippe maintenant pour me faire chuter de mon perchoir où je fais le singe.

— Quoi les pieds sont fantasques mais ça rime ! Faut-il que je déstructure les paroles et atonalise la musique pour que ça fasse assez pompeux pour messieurs les grandiloquaces institutionnels ?

Joseph fulmine ; Gérard commence à s’agacer, preuve qu’il faut que j’arrête. Je saute donc de ma grille et me remet à leur niveau, celui des adultes raisonnables.

— Dis-donc pour un mec qui va voir Brassens, tu fais un piètre rebelle, toi ! — lancé-je au plus timoré des deux.

— Qu’importe, on y va, allez ! — bougonne-t-il.

 

En première partie nous découvrons un homme assez charmeur, malgré sa barbe épaisse et ses longs cheveux n’importe comment, dont la chanson « San Francisco », sur son expérience de vie bohème aux EUA, est très jolie, ainsi que « Mon frère », qui me touche personnellement. A 20h30, dans une salle pleine à craquer nous avons le droit à du bon Brassens, alors que pendant ce temps Valery Giscard d’Estaing, ministre de l’économie, s’exprime sur les deux premières chaines, sur les questions de l’emprunt d’État prévu pour le 16 janvier, la baisse de la TVA et la lutte contre l’inflation. Ou que Jean-Jacques Servan-Schreiber critique la tenue de l’Internationale socialiste à Paris, prochainement, qui intervient en pleine campagne pour les législatives de mars (ici aussi !) et va influer en faveur du programme commun des socialistes de Mitterrand et des communistes de Marchais. Les copains, d’abord, ne semblaient pas emballés, sans doute encore honteux de cet interlude valoisien qui m’a vu faire le gorille à la face de Ceux-qui-savent-ce-que-c’est-l’Art, quand eux se faisaient touts petits, de peur d’avoir une mauvaise réputation, puis, lorsque vint Fernande toute la bande se mit à chanter aussi fort que les Trompettes de la renommée. Tous conquis à quatre-vingt-quinze pour cent, pour ne pas dire cent et laisser une marge de perfection au chanteur. Celui-ci a beau chanter « L’orage », le mauvais temps ne fait rien à l’affaire et nous sommes toujours aussi imperméables à la mauvaise humeur, même lorsque la mélancolie de la « Chanson pour l’Auvergnat » devrait nous emporter. Après « Mourir pour des idées » que j’ai déjà chantée plus haut, une autre chanson m’a touché : « La Non-Demande en mariage », que j’avais oubliée… trappe qui ouvre une mise en abime de gouffres sous mes pieds : Paris, ta grisaille, ta froideur, tes longues avenues sans âme, tu devais bien finir par me prendre à ton piège…

Bande sonore : Maxime Le Forestier, « San  Francisco »

Notes

  1. Considérez que cette aberration de ministère n’a que 13 ans, fruit d’une fausse bonne idée d’André Malraux (encore de ces aventuriers qui font du mal à leur pays une fois qu’ils sortent de leur champ de compétence !), que Pompidou a décidé de perpétuer après l’ère De Gaulle. L’existence d’un ministère de la culture n’est pas une fatalité, il viendra un jour des hommes libres qui comprendront que l’art échappe, par essence, à son étatisation ! [Note de Juan]
  2. Malevitch.

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