§29. Un jour où je dois aller voir Don Giovanni, ça commence à 17h dans une librairie, tout le reste avant, se lever, se raser, manger, travailler, c’était du remplissage.

Nous sommes tous les deux en train de regarder des livres dans une librairie du 5ème, une toute petite rousse presque belle avec une poitrine délicate, flottante, et si pas une seule fois mon regard ne croise le sien je sais pourtant qu’elle m’observe – et symétriquement. Nous nous rapprochons l’un de l’autre dans les rayonnages, puis nous éloignons, prenons notre temps, nous feignons d’être intéressés par des livres divers et variés que nous ne pensons même pas lire puisque sur des sujets que nous ne regardons même pas. Parade pré-amoureuse au ralenti. Il suffit qu’une femme vienne s’entourer de livres pour que déjà elle me séduise un peu. Qu’importe si elle n’est que presque belle, le reflet de ses connaissances sera le plus beau des maquillages et je la trouverai magnifique. Ayant lu toutes les tranches des livres aux alentours de moi il faut que je change de place et m’approche d’elle, qui m’avait stratégiquement enfermé dans un coin pour que je sois obligé de passer juste à côté d’elle. Je consulte maintenant les livres du stand juste à ses côtés. Pour être précis, je l’ai dans mon dos ; je sens la vibration de sa présence bien qu’aucune odeur de parfum ne parvienne jusqu’à moi et je me demande ce que je vais faire pour déclencher le petit quelque chose qui manque pour que nous nous parlions. Je…

C’est elle qui me bouscule, prenant l’initiative de provoquer l’évènement. « Pardon » mutuel, un sourire. Bien joué de sa part, c’est à mon tour maintenant de faire le pas, le vrai, l’explicite, alors qu’elle n’a fait que me dire des choses sans se livrer. Nous reprenons notre danse, comme s’il ne s’était rien passé. Je n’agis pas. Du moins je n’agirai pas, car il faudrait sortir en même temps qu’elle, fortuitement, évidemment, et y aller au culot. Je ne suis pas lâche ni endormi, et si je n’avais pas de rendez-vous avec une femme juste après je me retournerais et lui demanderais comme à une vieille amie – je sens qu’il y a quelque chose de commun entre elle et moi – ce qu’elle fait dans les trois prochaines heures, n’ayant moi-même rien de plus intéressant à faire que de boire un verre avec elle ou en tirer quelques-uns, des vers – sa peau comme un poème. Et malheureusement, si, j’ai à faire. Dommage.

 

Je suis assis dans un café avec une charmante jeune fille que je trouve très belle et avec une voix de sirène, bien qu’elle fume régulièrement. Mais elle ne lit jamais et m’avoue n’avoir aucun livre chez elle, c’est dire si la durée de vie de notre relation risque d’être courte… en même temps la fille de la librairie passe dans la rue, et je la vois marcher, de profil, et comment la rater puisqu’elle est rousse et que sa petite poitrine est enrubannée dans un haut beige. Je ne pense pas qu’elle m’ait vu. Tant mieux, je préfèrerais la revoir seul. Si seulement… Je continue d’écouter les piaillements de la belle oiseuse.

 

La jeune fille qui aime les livres, elle, hante de nouveau la rue devant le café où le garçon vient de nous apporter nos collations d’avant-concert. Mieux, ou pire, que ça : elle entre et vient se mettre dos à moi à la table d’à côté. Encore une fois je me suis fait coincer, et dans une situation critique cette fois-ci, puisque je suis en train de raconter ma vie, la partie de l’iceberg enflammé que je suis, à la fille que j’ai devant moi. L’autre peut ainsi m’espionner en toute impunité, tout en paraissant plongée dans son livre, dont je n’arrive désespérément pas à apercevoir ni le titre ni l’auteur ni même la collection, qui me permettrait de deviner la matière qui l’intéresse. Ça n’a pas l’air d’être de la psy-quelque chose : au moins ce n’est pas une folle. Quel étrange exercice dès lors de parler à deux femmes différentes en même temps, tentant de ne pas trop m’avancer avec l’une, mais sans toutefois paraitre froid et en m’engageant ce qu’il faut, tout en laissant toutes les portes ouvertes à l’autre. Qui doit être très joueuse et peu jalouse, sinon elle ne se mettrait pas volontairement dans cette position de voyeuse auditive. Il faut que je la revoie !

 

Lorsque la liseuse s’en va, la belle devant moi au joli grain de beauté au coin de l’œil, me demande si je connaissais cette jeune fille que je n’arrêtais pas de regarder en douce. Ou pas si en douce que ça puisque je n’ai pas réussi à être très discret. Et qui se retournait, m’apprend-elle, ou semblait en avoir envie : je n’avais pas vu ça, la garce, cette femme me plait ! Je lui raconte l’histoire de notre rencontre fugace dans la librairie. « A la troisième rencontre, il faut aller lui parler », me dit-elle. Et en plus cette femme avec qui je ne suis pas encore, me pousse déjà dans les bras d’une autre : elle aussi me plait ! Le soleil bas nous réchauffe encore, un peu, alors que nous nous dirigeons vers la Maison de l’ORTF.

 

L’orchestre lyrique de l’ORTF, dirigé par G. Sébastian, m’enchante, j’ai envie de chanter aussi “La ci darem la mano” lorsque vient le moment. D’ailleurs, je chantonne, puisque mon voisin de gauche me donne un petit coup dans les côtes pour me faire taire. Je me sens léger, gai, plein de vie, sans peur, sans avenir ni passé, suspendu à mon battement de cœur effréné et lorsque la dernière note de l’opéra s’estompe et que les applaudissements ravis prennent le relais, je me surprends à demander à Dieu, s’il existe, de sauver le monde pour ces instants-là de pur bonheur. Claudine (cela fait maintenant quelques heures que je suis avec elle, je peux bien vous la présenter) et moi, décidons d’aller marcher un peu dans le quartier, et puis, voyant que je suis pris d’un petit coup de fatigue et d’un bâillement, ostensible, elle m’invite à prendre chez elle le café que je viens de déclarer, comme ça sans y penser, avoir besoin pour me réveiller. La vie est belle, parfois, lors de ces instants fragiles de félicité.

 

Evidemment vous aurez compris que le café, comme l’Art, n’est qu’un prétexte pour terminer l’un et l’autre dans le même lit. Et elle me propose de rester chez elle, après l’amour, comme je devine qu’elle le fera pour les autres jours à venir. Où commence vraiment la frontière de la prostitution ? Pourquoi posé-je cette question… Certains la font commencer dans tout rapport de subordination, que ce soit au travail lorsqu’on doit subir un petit chef qu’on ne peut pas envoyer balader de peur de perdre son emploi, dans le couple lorsqu’on choisit le confort matériel ou psychologique à l’envie profonde de nouveauté, lorsqu’on sait qu’on perdrait à être franc avec une autre personne et qu’il faut se retenir… Dans mon cas, lorsque je me sens obligé de faire l’amour à une femme dont je ne suis pas amoureux plus de trois fois, parce que trois fois c’est juste parfait. La première, c’est la découverte, l’aventure avec le frémissement de l’exploration ; on est plus dans le désir que dans le plaisir. Comme aujourd’hui pour clore cette journée magnifique. La deuxième fois les corps se connaissent déjà et sont heureux de se retrouver, ils se donnent plus de plaisir puisqu’ils ont déjà un peu compris comment fonctionnait la mécanique de la jouissance de l’autre. La confiance en terrain un peu connu et encore assez étranger pour paraître nouveau. Si tout va bien la troisième est celle de la consécration. Ensuite, c’est déjà la lassitude, le début d’une routine. Déjà qu’au bout d’un moment, avec celle qu’on aime, il faut divaguer un peu… Et moi je sais déjà que tant que je n’aurais pas moyen d’échapper à mon statut d’enfant hébergé, je ferai l’amour avec elle plus de fois qu’il ne faudrait…

Bande sonore : Mozart, Don Giovanni (“La ci darem la mano”)

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