§Angela Davis. Ils entrent dans un restaurant où Juan aime aller. Celui qui me suit est Jean.

— Tiens, j’ai un jeu — lui dis-je.

— Lequel ?

— Tu vois la carte ?

— Oui, et ?

Un temps de réflexion.

— Non, laisse tomber — se rétracte Juan.

Juan est bizarre, des fois, il a toujours été un peu comme ça, même lorsqu’on était jeunes, mais son passage au Chili a accentué certains de ses traits, ou est-ce avec la maturité qu’il se révèle aussi enfantin qu’il rêvait de l’être plus jeune ?

Nunca nunca vida mía pienses eso
Que mi amor por ti de pronto ha terminado
Se podrá acabar el mundo más lo nuestro
Seguirá su rumbo ya trazado

N’extrayons de ce rapide repas baignant dans la musique sirupeuse de Buddy Richard, pris à une heure insolite, une seule phrase :

— Quelle bande de salopards ! Comme j’aimerais donner un coup de couteau dans le dos de cette aristocratie ouvrière ! — dis-je à Juan, excédé.

Phrase qui sert à vous apprendre donc, que les mineurs d’El Teniente sont en grève. C’est une des plus grandes mines du pays, aux travailleurs pourtant bien lotis, puisqu’étant cruciaux pour l’économie. Loin de l’ignorer, ils ont su négocier de nombreux avantages, comme d’être payés en dollars et d’avoir des magasins bien approvisionnés. Malgré tout, menés par leurs syndicats à majorité démocrate chrétienne, largement poussés par le PDC et les Chiliens proches des EUA dans ce pays (qui finance une partie de la révolte) les voilà en grève à leur tour.

Yo no quiero verte más la cara triste
Y al mirar tu rostro frio me da pena
Es tan cierto que mi amor te pertenece
Qué negarlo sería una condena

— L’échelle, Jean, l’échelle. Tu vois, il n’y a pas de solidarité entre ouvriers. Si vous créez votre régime socialiste vous finirez par être ligués tous les uns contre les autres, faute d’avoir un seul point de vue sur le monde, un seul intérêt général définissable, une seule échelle de valeurs, etc. et c’est seulement avec une main de fer que vous serez empêchés de vous entre-dévorer. Vous rêvez de chanter tous librement autour d’un grand plateau de cerises – c’est toujours Thomas Hobbes ou Carl Schmitt qui vous apporteront vos rations.

La première fois que j’ai lu un livre où la narration sautait de la première à la troisième personne, mélangeant les temporalités, dans un grand flux incompréhensible, j’ai trouvé ça insupportable ! C’était Cuando éramos inmortales d’Arturo Fontaine Talavera, qu’il écrira en 1998, dans 25 ans. Il en parle parce que non seulement c’est le cas ici – c’est une révolution qui est en marche, vous ne voudriez tout de même pas être épargnés et lire ce texte – qu’on assomme celui qui l’appelle roman ! – dans des conditions confortables, en sachant plus que nous où nous allons ? Bourgeois ! Tout de même… – mais le jeune étudiant de philosophie à l’Université du Chili et de droit à la Catholique (c’est idiot il aurait choisi l’inverse, il aurait eu la chance de m’avoir comme professeur !) est en train de passer dans la rue. Le regard de Juan croise celui du jeune étudiant, mais comme ils ne se connaissent pas cela ne fait pas sens pour aucun des deux et ils s’oublient tout aussi vite.

Como te atreves a decir
Que aquí en mi corazón
Existe un nuevo amor
Si miras a mis ojos
En ellos tu verás

— Bon, je vais me le faire moi-même ce sandwich, si ça continue ! — peste Juan visiblement agacé par la chanson diffusée dans l’établissement.

— Ça ne fait que cinq minutes, attend un peu — le tempérai-je.

— Oui, mais quand même, on a un petit bout de chemin jusqu’au stade National — me défends-je.

 

Ils mangent vite, nous marchons vite, je n’aurais pas dû manger ce sandwich finalement il me reste sur l’estomac, et ils arrivent au stade, un rien avant à 18h, et après avoir pas mal couru.

Amor por ti
Amor por ti
Amor por ti

Il n’y a que des Chiliens ce soir, mais le match ne manque pas de piment puisque non seulement il compte pour la Copa Libertadores, mais oppose Colo Colo, du nom d’un symbole de la résistance au colonisateur espagnol, à l’Union Española, du nom évident de ce colonisateur en question.

Yo no quiero verte más la cara triste

—   Oh basta, Buddy Richard !

Là, Juan et Jean sont dans un stade, plus tard

“Amor por ti” (1971) sort de la piste

 

— Qui est le 2 ? — demande Juan moins familier de Colo Colo que de l’Université du Chili.1

— Je ne me souviens plus — répond Jean.

— Ils pourraient mettre les noms sur les maillots, non ?

— Qu’importe, non ? Ils sont des membres de l’équipe, seule elle compte !

— Et tout le monde connait Caszely, alors que c’est le joueur le plus politisé du championnat. Nous individualisons forcément les joueurs, ce n’est pas qu’un bloc…

— …

— Je pense d’ailleurs qu’il a tort de politiser sa pratique. Ça ne t’effraie pas que toute action humaine devienne un manifeste dans votre système de pensée ? Il n’y a rien qui échappe à la politique ? Lorsque je l’applaudis, et si je soutiens Colo Colo, je ne soutiens pas forcément le Parti Communiste, ni le Chili (la preuve ce soir)…

— Oui mais lui est conséquent. Refusant d’entrer dans le football-fric il a annoncé vouloir rester au Chili pour préparer la future génération de joueurs. Tu te rends compte ? Un joueur de 22 ans qui pense déjà aux jeunes ?

— Arrête ! Tout le monde parle de son transfert au Brésil ou dans tous les plus grands clubs européens ! Où as-tu lu ces bêtises ? Bon, allez, regardons le match sans parler politique, tu veux ?

D’accord, je me tais, mais Juan est de mauvaise foi, c’est lui qui a commencé à parler de politique. Oui, sans doute dans un monde idéal certaines actions pourraient être neutres, mais nous sommes des hommes et nous ne pouvons nous dissocier en plusieurs êtres humains en même temps. Tous nos choix impliquent un jugement de valeur, même des choses aussi apparemment anodines que des noms sur des maillots, c’est comme ça, nous ne pouvons y échapper. La partie continue, les joueurs en noir et blanc, les nôtres, repartent en donnant la balle au gardien. Qui la prend à la main. Prend son temps. Le dégage loin devant en espérant qu’une tête hasardeuse en fasse quelque chose de bien, comme la mettre au fond d’un filet. Que ces phases de jeu sont lentes lorsque le gardien est impliqué… c’est comme ça qu’à la fin on fait des 0–0.

Bande sonore : Buddy Richard, “Amor por ti”

Note

  1. Le club de football, évidemment. Au Chili certains clubs de football, créés par des universités avant de devenir des clubs indépendants, ont gardé le nom de leur géniteur d’où des possibles quiproquos. Mais de toute façon même s’il s’agissait de l’Université proprement dite, Juan serait plus familier de l’Université Catholique. [Note du narrateur]

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