§13. Nous avons passé, hier, la journée conformément à notre plan. Mais n’avons pas terminé et avons donc décidé de reconduire aujourd’hui le même programme. Entrecoupé uniquement par un concert du Bill Evans Trio auquel Juan tenait à aller. Au risque de rencontrer du monde dans cette petite société qu’est Santiago. Et il n’est pas encore tout à fait sage que je me montre après la rupture tonitruante, mais digne, de mes fiançailles. Et en sa compagnie encore moins. Ça ferait jaser et je n’ai pas l’habitude de ses anicroches pointues-là, qui ai toujours été classique, me laissant aimer par mes parents, mes frères, et puis celui qui devait être mon futur mari, dans un univers où il me suffisait de me résoudre à quelques apparitions minimales pour retourner cultiver notes et tableaux partout où mon envie me poussait. Nous irons donc en catimini, presque déguisés, arriver en derniers et partir en premiers de la salle, comme des voleurs, comme des chiens de rue, alors qu’autour de nous les dogues d’un autre calibre s’entredévorent et détruisent le pays ; nous devrions passer inaperçus dans cette cacophonie, nous les silences, les altos qui suivent la mesure et ne prétendent à aucun solo, fondus dans la masse sonore… mais j’ai peur de revoir cette société qui va me juger. Et si des gens que je connais sont là ? Combien sont les amies qui ont manifesté de nouveau leur amitié, ceux qui m’ont défendue, ceux qui m’ont comprise… ? Nous ferons donc l’aller-retour, rapidement, nous ne saurons pas que deux ministres, dont celui des Mines, seront destitués par le Parlement à la suite d’une « accusation constitutionnelle ».

 

Juan ne se débrouille pas si mal au violoncelle, et si je lui laisse un peu de temps nous pourrons jouer ensemble sans grande différence de niveaux, quelques pièces pas trop ardues. Mais il faut quand même que je lui pose cette question qui sonne dans un coin de mon esprit :

— Tu n’as jamais écrit, amour ?1

— J’ai terminé un livre il y a quelque temps, meine Liebe.

— Tu ne m’en as jamais parlé… Il est déjà édité ?

— En quelque sorte… C’est un exemplaire unique.

— Oh, pourquoi ? N’as-tu pas trouvé d’éditeur ? Sans doute que — un temps, un ton plus triste — plus tard, je pourrais en parler à Père et…

— Non, non, n’en fais rien, s’il te plait. Ce n’est pas un livre destiné au grand public. Il ne doit pas intéresser grand-monde.

— Ah et qui ?

— Il viendra bien quelqu’un pour le chercher qui voudra le lire. Le reste de l’humanité n’en est pas digne.

— Et moi tu penses qu’il m’intéresserait ?

— Sans vouloir te vexer, tu n’aurais pas la clef pour le pénétrer…

Elle marque une pause. Reprend :

— As-tu peur de la critique parce qu’il serait trop personnel ? Tu sais, il est deux façons de désarmer la mauvaise critique :

  1. la désarçonner en l’assaillant de quelques formules, mots, savoirs exhumés du fin fond d’un savoir relativement inaccessible (de cave ou de grenier) qui lui imposeront le silence tant l’individu craindra de ne pas être à la hauteur du savoir contre lequel il voudrait se poser ; plus dure, elle préserve néanmoins l’orgueil du savant vaniteux.
  2. lui donner tous les plans de guerre qui permettraient de toucher juste, la laisser macérer dans la frustration de ne pouvoir plus trouver ceci par elle-même ; pacificatrice, elle transforme tout opposant en adjuvant.

» Moi, je ne viens pas en mauvaise critique : ni jalouse ni envieuse, je n’ai aucun intérêt à ta perte ; je viens de la part de la bonne, jouer le rôle de ton double, de cet ennemi stimulant qui te fera progresser.

— Non, Helena. Ça n’a rien à voir avec la peur, la pudeur, ou le manque de connaissance des potentiels lecteurs. Ce livre est une étape, voilà tout. C’est un chapitre dans un grand Livre où il prend place. Tu n’y comprendrais rien si tu n’as pas lu le début. Moi-même je ne sais pas exactement à quel endroit il se trouve. Bizarrement, moi-même je ne le comprends pas totalement, et je n’en suis pas digne non plus. Je t’assure. Fais-moi confiance. Il faut me croire sur parole et me promettre de ne jamais plus en parler. Je n’aurais pas dû le faire de toute façon, c’est ma faute. Preuve que je suis encore trop orgueilleux, et c’est sans doute ce que je suis indigne de ce livre …

— Soit. Drape-toi de mystère — terminé-je en m’enroulant moi-même sous les draps où j’ai bien chaud, et encore plus s’il vient m’enlacer pour un nouveau chapitre de ce roman d’amour que nos corps écrivent dans l’intimité de sa chambre.

Bande sonore : Bill Evans Trio, “What Are You Doing The Rest Of Your Life?”

Note

  1. En français dans le texte. [Note du traducteur de l’espagnol vers le français]

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