2.1. Je n’ai pas bien dormi cette nuit, moi Juan. Je suis à la fois heureux d’avoir fait ce que j’ai fait même si désormais l’angoisse est revenue, comme il y a trois jours. Il n’est pas bon de se fâcher avec le Pouvoir : un accident est si vite arrivé, nous sommes si peu consistants que nous pouvons disparaître si facilement, qui viendra nous défendre si tout le monde est paralysé par sa propre peur… Je devrais dormir plus souvent hors de chez moi ces prochains jours, le temps de me faire oublier complètement. Ombre de l’audace. Trouvons des planques dans mon carnet d’adresses.

On sonne à la porte. Un deus ex machina qui vient me sauver de ce pétrin peut-être imaginaire ? Une femme qui aura trouvé l’antre de la Bête et aura eu très envie de se jeter dans ses griffes ? On sonne à nouveau, ce doit ne doit pas être une erreur. Je vais et ouvre légèrement la porte.

— Bonjour, nous avons ordre de fouiller votre maison, me dit un uniforme coiffé d’une tête.

 

2.2. Un officier – peut-être un sous-officier, que sais-je ?, je ne suis pas bien important pour faire déplacer un haut-gradé – accompagné d’une sixaine de pions casqués me font face. Le Commandeur ne me fait même pas l’honneur de venir en personne mais m’envoie ses sbires – je ne l’ai pas tué, d’ailleurs, peut-être est-ce pour ça que je n’ai pas le droit à cette distinction.

— En quel honneur ? Je ne vous ai pas invité à manger ! Ce n’est de toute façon pas l’heure. Besoin de conseil de décoration pour La Moneda ?, vous vous trompez je ne peux rien pour vous. J’enseigne la philosophie : voulez-vous discuter d’un sujet particulier ?

— Nous allons inspecter votre bibliothèque pour voir s’il y a des livres subversifs.

— Des livres subversifs ?

— Des livres marxistes.

— Oh, mais vous en trouverez plein, je suis professeur de philosophie et quoique je les lise avec une curiosité détachée, ils font partie de la culture commune…

— Nous devons vous les confisquer.

— Quoi ? D’abord vous n’entrerez pas, j’ai refait le parquet il y a peu et vous avez des bottes dégueulasses, hors de question que vous ne veniez saloper tout. Ensuite, si vous voulez vous instruire, vous revenez en civil, avec une bouteille de vin, ou bien je vous offre le café, et vous prenez rendez-vous, là ce n’est pas possible.

 

2.3. Je referme la porte rageusement. « Ne nous obligez pas à user d’autres moyens, Monsieur. » Je vais vers le téléphone, pour tenter de joindre un ami lieutenant-colonel et lui demander de m’expliquer ce qui se passe. Ou, plus précisément, de demander un passe-droit, puisque je sais bien que moi aussi ils voudront me soumettre à l’épuration idéologique entamée depuis le 11. Je cherche son nom dans le carnet d’adresses encore ouvert, un peu tremblant, comment s’appelle-t-il déjà, je l’appelle toujours par son prénom…

« Ouvrez avant que nous n’entrions par la force ! »

Et les autres censeurs qui semblent décidés. Quel idiot fais-je, quel arrogant, de ne pas avoir pensé qu’ils viendraient aussi fouiller chez moi, que je ne suis pas intouchable, au-dessus des autres, quel naïf !

« Je vous laisse une minute avant que nous ne fracassions la porte ! »

 

2.4. Que faire ? Sauver quelques ouvrages rares pendant qu’ils cognent ? Mettre une commode devant elle… mais ils fouilleront tout si je ne cède pas pacifiquement, et de toute façon ma bibliothèque va se trouver amputée… Il n’y a rien à sauver. Sinon l’honneur. Et je place le plus rapidement que je peux cette commode pour leur compliquer la tâche.

« Vous ne nous offrez pas d’autre choix ! »

Premier coup.

Je place une table devant la porte du salon qui donne sur l’entrée.

Deuxième coup. Cris derrière. On me somme de me rendre. « Allez vous faire foutre ! »

Je place le plus de livres subversifs que je peux sur cette table qui me servira de tranchée pendant quelques minutes, j’espère, secondes, peut-être.

Troisième coup. Dans un éclair de lucidité, je vais vers mes disques et réussis avec chance à trouver les Carmina burana d’Orff assez rapidement dans le bac musique classique. « O Fortuna » pour les accueillir, j’espère qu’ils apprécieront.

Quatrième. Palabres rendues difficiles par la musique qui étouffe nos paroles.

Cinquième. Le bois cède peu à peu, s’enfonce, se fissure. Les hommes soufflent, ils vont être dans un état d’excitation extrême lorsqu’ils vont entrer. C’est désormais un combat violent qui s’apprête à avoir lieu dans endroit où ne devaient entrer que des esprits fins et poétiques. Coups, coups, coups encore. J’ouvre la fenêtre pour que Séléné puisse sortir se réfugier de ces abrutis en série que sont les hommes. Moi y compris. La porte a craqué. Mais personne n’entre. Sans doute ont-ils peur que je sois armé. Je le suis. A la première tête qui passe dans la brèche qu’ils ont réussi à faire dans mon domicile où même les plus belles femmes de Santiago ne sont pas entrées, je jette les 2000 pages du premier volume des Œuvresde Karl Marx en Pléiade. Qui terminent leur course dans la rue, sans avoir cogné le casque d’aucun de mes assaillants. Au deuxième faciès qui se présente c’est le deuxième tome, et 112 pages de plus, acheté quelques temps avant de partir de France, qui cette fois-ci s’écrase contre le mur de l’entrée. Maladroit, couillon, merde ! Je sens les hommes commencer à s’agiter, ils viennent sans doute de comprendre que je ne suis armé que de culture et de lectures, il me faut alors redoubler d’effort pour que mon dernier baroud d’honneur soit le plus digne possible. « Ça c’était Marx, en français, édition de référence ! J’ai aussi du Carl Schmitt, vous lisez l’allemand, crânes de piaffes? » Et par chance le livre qui a le plus heurté les quelques croyances que j’aie, rebondit enfin sur un des militaires qui entre en courant pour m’attraper. Foucault ne m’aide pas beaucoup à retarder leur course et en deux mouvements, sur l’air d’“Estuans Interius”, soit à peu près 24 minutes de résistance héroïque, je me retrouve par terre immobilisé par deux hommes, pendant que leur chef, de rage, m’injurie et me donne des coups pieds dans les côtes, pendant qu’un autre arrêtela musique.

— Je ne fais pas de sélection ici, brûlez tout !

 

2.5. Rendant vains mes débats, les deux hommes, avec quelques coups supplémentaires en représailles de mon agitation et aux insultes qui pleuvent sur eux, me trainent dehors. J’essaye d’entamer seul l’“Olim Lacus Colueram”, moi, ancien cygne bientôt témoin du spectacle de mes livres rôtis, à défaut de l’être moi-même, qui sait à quoi sont prêtes ces cervelles de moineau ? Un autre soldat a déjà commencé à faire un feu, dans la rue, pour que le spectacle serve de leçon pédagogique à tous les voisins. J’ai beau faire, j’ai la conscience professionnelle dans la peau, même à mon corps défendant.

C’est au chef de la brigade obscurantiste que revient le droit d’alimenter le feu.

— Œuvres complètes de Lénine, camarade !

Baffe dans ma figure.

— Mein Kampf de Hitler, gardez-le il pourrait…

 

2.6. Autre joue, que je n’ai pas tendue, mais ces obtus apeurés aiment l’ordre rassurant que confère la symétrie !

— Tout Molière en Pléiade. Subversif lui-aussi, petits hommes !

Les deux types me jettent la tête contre le sol pour m’empêcher de voir ce qui se passe. Je sens le poids d’un pied sur mon dos qui rêve sans doute de me le briser.

— Oh non, pourvu que vous ne trouviez pas la copie du Plan Z1 cachée dans le jardin ! — leur crié-je encore en me demandant s’ils vont prendre pelles et pioches pour chercher…

— C’est ça fanfaronne !

Et je prends la botte de l’Etat autoritaire et « détenteur légitime du monopole de la violence » dans mes côtes.

— Obtus ! Ignares ! Imbéciles ! Imbéciles ! Imbéciles !

Un soldat me remplit la bouche de terre pour que je me taise, pendant que je sens sur ma nuque la chaleur de l’autodafé en plein exécution.

— Imbéciles ! Imbéciles ! Imbéciles ! Imbéciles !

 

2.7. Lorsque je reprends conscience je suis dans un stade. Le corps meurtri, détruit par la perte de ma bibliothèque, la bouche ensanglantée et encore craquante de sable. J’ai été déposé sur un banc, avec autour de moi d’autres hommes qui me regardent reprendre mes esprits. Je me mets difficilement sur mes fesses. J’ai mal.

— Bonjour, camarade — me dit l’un des hommes qui vient de s’approcher de moi. — De quel parti es-tu ?

— Moi ? De quel parti ?

Je suis abasourdi.

— Que se passe-t-il dehors ? Tu as des nouvelles de l’extérieur ? Qu’est-ce qu’ils font ?

Quoi ? Mais que me veulent ces gens ?

— Je suis du Parti Ouvrier Lénino-trotkiste, 56ème scission. Avec deux autres camarades nous avons écrit 7 tracts et un plan triennal de rénovation du Chili, qui comprend une épure de projet visant décapiter tous les déviationnistes.

— Arrête de déconner ! Qu’est-ce qui se passe dehors ?

— Dehors ? Vos fils chantent « Ô Chili ton ciel bleu »2 pendant que vos femmes se font prendre en levrette par les soldats. Elles aiment ça, ce sont des hommes, eux, pas des secoueurs de quéquettes, guerriers sans armes, tigres de papier !

 

2.8. Je n’ai pas encore le temps de terminer mes provocations que je suis frappé par plusieurs hommes qui ne respectent pas mon statut de blessé et sont bien partis pour me faire taire définitivement. Je suis sorti de la mêlée par quelques uniformes criants qui me jettent dans une pièce. Ce qui devait probablement être un débarras avant qu’on ne remplace les balais par des restes humains. Un type est avec moi dans la pièce sans lumière. J’entends son souffle, je sens sa présence et son odeur au milieu de celle des produits détergents qui devaient encore s’y trouver naguère.

— Qui es-tu — me demande-t-il. — J’ai entendu qu’on a voulu te tuer dans le stade, pourquoi ?

— Parce que je n’ai rien à voir avec vous. Je vous ai combattu pendant trois ans.

— Alors pourquoi es-tu là ?

— Parce que je suis libre et que je vous déteste autant que je déteste la répression adverse, la droite, les fascistes, …

— Tant de haine…

 

2.9. La porte s’ouvre.

— Allez, Jara, sors de là, on a hâte de t’entendre ! On va voir si tu cries mieux que tu ne chantes !

Il s’exécute sans rien dire, et lorsqu’il passe dans la lumière je reconnais sa silhouette si fameuse au Chili, les traits tirés, blanc. Le regard fatigué, plein de tristesse et peut-être de pitié qu’il me lance me pénètre. Je discuterai avec lui lorsqu’il reviendra.

En attendant j’essaye de dormir. Peut-être y arrivé-je. Je ne sais trop. La vie à ce moment-à est un cauchemar.

— Juan sort de là, s’il te plait.

— Lucas !

 

2.10. Avec quel empressement misérable ai-je accueilli sa voix ! Avec quel début de lâcheté ai-je vu cette lumière sur mon visage ? Moi qui ai encore presque toute mon intégrité physique, tous mes ongles, aucune brulure, n’ai subi aucuns sévices sexuels, ne suis pas encore affamé, … arrêtons-nous là l’imagination des hommes en matière de mal est sans borne.

— Sors de là. Tu es libre — me dit-il.

— Pour quoi faire ? Je suis nu. Tes petits camarades ont brûlé mes livres, ma bibliothèque, mon outil de travail, ma vie, ma passion…

— Sors ! Le sergent m’a fait son rapport. Tu aurais dû agir autrement. Anticiper. On aurait sans doute pu mettre tes livres sous scellé le temps que ça se calme. T’obtenir un sauf-conduit. On sait bien que tu n’es pas marxiste.

 

2.11. Je le suis dans les allées. La sortie semble se trouver de l’autre côté du terrain qu’il va falloir que je traverse. Des hommes doivent m’avoir reconnu.

— Connard !

— Complice !

— Si je sors, je te crève, salopard.

— Imbéciles !

Et sans doute m’adressé-je aux prisonniers ex-futurs totalitaires sanguinaires, aux actuels bourreaux, au sport, aux êtres humains !

— Tais-toi, maintenant, Juan ! Tu es pénible !

— Imbéciles !

 

2.12. J’ai mis les mains autour de ma bouche, je crie tout ce que mes poumons peuvent, si je pouvais je crierais sur le pays entier n’épargnant peut-être que les pingouins et les lamas. On ne peut pas vivre l’Histoire de près et ne pas être un peu misanthrope.

Bande sonore

 Carl Orff, “O Fortuna” (Carmina Burana)

Carl Orff, “Estuans interius” (Carmina Burana)

Carl Orff, “Olim Lacus Colueram” (Carmina Burana)

Notes

  1. Dans la journée du 17, l’Amiral Merino, alors membre de la Junte en charge de l’économie, annonce dans une conférence de presse qu’un texte – se sera le Livre Blanc publié le 30 octobre 1973 – est en préparation montrant, à partir de documents retrouvés dans la Moneda ou dans une des maisons de Salvador Allende, celle de la rue Tomás Moro, qu’un plan de coup d’Etat violent avait été préparé par des secteurs de l’Unité Populaire, en date du 19 septembre et qui comprenait l’élimination des dirigeants de l’opposition, des militaires anti-gouvernementaux et d’autres civils, prélude à une vraie guerre civile. Juan a dû entendre cette information à la radio avant l’arrivée de ses hôtes malvenus.
  2. Paroles de l’hymne national chilien.

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