Paris 14ème arrondissement, journée grise. Je viens de franchir la dernière porte de la prison et me voilà mis dehors. J’ai bien demandé à mes proches – des parents, une sœur, quelques éventuels camarades – de ne pas venir me chercher. Je voulais rentrer par moi-même. Et puis il fallait surtout être seul, comme je l’avais promis, au cas où il viendrait.
Or, je suis dans la rue et il n’est pas là. Comme je l’attends, un passant me dévisage
avec tristesse, croyant que j’attends quelqu’un dont j’espèrerais l’arrivée, comme un enfant à la sortie de l’école qui aurait été oublié par un de ses parents.
avec étonnement : ne doit-on pas vite partir de cet endroit pour se mêler à la foule des gens libres en leur laissant le moins de temps possible de vous identifier comme ex-taulard ?
Je lui fais un sourire pour lui montrer que ce rendez-vous raté est peut-être ma chance de vivre encore et qu’il n’a rien de négatif. Il se dira sans doute que je veux sauver la face en niant l’évidence. Qu’importe ! Dans l’impossibilité de lui expliquer, il devra rester avec sa fausse version des faits ; on vit souvent ainsi en rêvant le monde qui nous entoure, bien que s’imaginant le connaître.
Des gens passent autour de moi. Je ne converse qu’avec une cigarette d’attente. Puis, immobile, je me tiens prêt, mais à rien. Si bien qu’au bout de quelques minutes je commence à croire que cette attente est vaine. Je m’en vais alors prendre un café “À la bonne Santé”, pour attendre encore un peu, au cas où il aurait du retard ou ne voudrait pas me rejoindre en étant vu dans la rue. Pour quelle précaution inutile ? Il suffirait d’un signe de la tête pour que je le suive sans rien dire. En tout cas, il parait qu’ils font le meilleur café de Paris dans ce café, surtout en ces jours-là. Vérifions.
Mais que sais-je de ce rendez-vous ? Ne l’ai-je que rêvé ? Au fond.
Je vois encore, dans cette longue nuit polaire du souvenir. On me prévient que j’ai de la visite au parloir. Je reconnais son nom, je ne sais pas comment c’est possible qu’il vienne me voir. Je ne sais même pas si c’est possible. Peut-être que sa proximité avec mon cas aura échappé aux contrôles. Je ne me soustrais pas. Si c’est une épreuve, il faut l’affronter. Je lui dois bien ça. J’y vais donc, gravement, épais comme une pierre, prêt à encaisser tous les coups de marteaux sans me briser.
Il est là, à me regarder avec ce même regard de haine que pendant le procès.
Je m’assois devant lui, et voilà que nous nous faisons face. Je décide de soutenir son regard : il vient me voir, qu’il me voie vraiment. Je ne fuirai pas. Je suis dans une impasse, pris au piège, s’il faut se faire manger autant être dévoré avec dignité.
— Il paraît que vous demandez finalement une remise de peine.
— Oui.
— Vous ne m’étonnez pas.
— Je ne tenterai pas de vous apitoyer, ce serait indécent. Mais les conditions de vie ici sont effroyables. On signerait avec le Diable.
Il ne bouge pas. J’essaye de revoir s’il y a indice qui me permettrait de savoir si ce n’est pas une apparition, s’il n’est pas un mirage produit par moi-même quelques mois plus tard, après des nuits de sommeil fragile et douteux. Je revois ses vêtements, ses mains, son corps immobile comme une statue de glace, il est glabre et ses yeux sont bleus. Ses traits de visage me rappellent qui il est, me le vocifèrent, presque à mon front, à en sentir son haleine de haine, ses dents dans ma peau.
— Soit. — reprend-il. — La justice humaine ne vous a pas condamné plus lourdement. Puisque vous avez plaidé coupable vous auriez pu, ou pourriez à l’avenir, avoir l’intelligence d’appliquer la justice dictée par la morale, de vous-même, sans que je sois obligé de venir vous le dire. Si vous avez le sens de l’honneur, partir de vous-même serait le plus digne départ pour vous.
— Me suicider ?
Son visage acquiesce légèrement ; c’est la première fois qu’autre chose que ses lèvres bougent.
— Vous considérez que je vous dois ma vie ?
— Oui.
Il me fusille droit dans les yeux, sans sourciller, me clouant au piloris de sa colère. Et reprend sans trembler :
— Oui. Vous suicider serait une fin honorable pour vous. — juge-t-il en insistant bien sur le verbe, montrant qu’il a parfaitement compris et pensé ce qu’il vient de dire.
Nous sommes unis dans un même silence.
— Je sors le 11 mars, — reprends-je — tôt dans la matinée. Venez me prendre ma vie, si vous pensez qu’elle est à vous. Je ne me défendrai pas. Je vous suivrai où vous voulez. Vous et moi serons les seuls à connaître cette promesse. Mais c’est à vous de décider, à vous de le faire, moi je choisis de vivre malgré tout.