Sa journée se passe loin de la ville et de sa population, à laquelle il a préféré la douce indifférence d’un coin de banlieue jusqu’alors inconnu de lui : une petite colline dans les faubourgs de la ville, un peu au-delà du chantier du futur Boulevard Périphérique où les ouvriers s’affairent dans le bruit des machines. Dans sa retraite, il reprend goût aux petits détails de la simplicité : la douceur de l’herbe, la majesté des grands arbres impassibles, le chant hétérogène de la nature produit par l’accumulation des piaillements, craquements, et du souffle du vent sur les feuilles folles qui s’agitent sur leurs branches. Il s’endort en plein milieu d’une clairière et demande qu’on lui accorde le repos du guerrier.
Mais la faim le reconduit bientôt vers les hommes dont il surplombe la cité et ses lignes tentaculaires, étincelles et feux follets rouges. Sans qu’il ne s’en rende tout de suite compte, il marche lourdement dans le brouillard et la précipitation d’une fin de journée de travail, vers sa fontaine natale. S’en apercevant dans un moment de retour, il hausse les épaules et n’y accorde pas d’importance. Il est las. Ces jambes le dirigent, la tête s’en fiche royalement. Elle sait bien qu’elle reprendra le contrôle dès qu’elle le voudra, et laisse à ses subalternes des miettes du pouvoir directorial. Le ventre, en grand profiteur de situations troubles s’allie au bas et parvient à mener la barque jusqu’à un repas rapide. Quelques bouchées insipides et grasses, tout comme les mains qui s’essuient sur le pantalon, et maintenant rassasiée, la provisoire alliance dirigeante en a marre de jouer à gouverner ce badaud ivre de liberté. Sans ordre la chair se pose sur un banc, sous un lampadaire, sous le poids de la lassitude. A cette période de vacance suit l’anarchie, attisée par la folie de la nuit tombée. Ainsi un moi étranger vient prendre le pouvoir de cette terre à l’abandon et dirige maintenant le bal qui se poursuit bien bas dans des caves remplies de bruit et de musiques, véritables lieux de perdition où personne ne se dévoile sous son véritable jour. La raison en ces lieux n’a que peu droit de cité, seule la jouissance est reine et y exerce son monopole… A cette idée la tête s’enflamme : si des hommes socialement corrects peuvent se changer l’espace d’une ivresse en épave dépravée, pourquoi moi le coupable ne pourrais-je pas aussi dans l’oubli de l’alcool redevenir un simple homme comme eux ?