Je mets les pieds sous la table, déroule ma serviette et sent l’odeur de la quiche lorraine s’approcher depuis la cuisine jusqu’à la table. Le rituel.
— Quelle chaleur, je n’en peux plus ! Cet été me tue ! — me dit ma compagnonne, en arrivant.
Je ne le voulais pas comme ça au départ, j’aidais à la cuisine et au ménage, mais peu à peu elle m’a fait comprendre que je lui serais plus utile autrement. Pas que je me trouve incapable devant un fourneau, loin de là, n’étant pas issu d’une famille patriarcale où la femme a un rôle exclusif que le mari se réjouit de ne pas avoir à tenir. Seulement, elle n’a pas connu cette réalité autant que moi, et j’ai compris peu à peu que je lui ôtais sa fierté en lui prenant son travail attitré. Ma compagnonne s’est réfugiée dans sa cuisine comme d’autres dans l’alcool, tant sa mission d’intendance sauve sa vie sans rêve et sans folie, qui n’a pas abouti faute de n’avoir pas eu de point de départ. Si cela me chagrine quelques fois de me conduire en parfait machiste, je me console en voyant ses regards réjouis quand j’apprécie, ce qui arrive souvent, les mets qu’elle m’a concoctés. Elle a été éduquée ainsi, et l’habitude devenue mode de vie indiscutable est bien la chose la plus tenace qu’il soit. Parfois même je me demande si ce n’est pas elle qui, dans sa pratique non théorisée, n’a pas raison. Maîtresse de son domaine quand au-dessus d’elle n’est que tempête d’orgueils et de vanités… Elle soutient le monde que nous croyons former… De toute façon, je me suis marié avec elle telle qu’elle est, et l’expérience m’a instruit que, même si on le désirait, on ne changeait jamais véritablement les gens, que tout ce que les parents et la société ont inculqué ne peut être révolutionné par un seul homme, que d’infimes changements prennent des années alors qu’à notre âge les années ne devront plus se faire assez nombreuses pour qu’elle consente à devenir une femme moderne. Il est vrai par ailleurs que ce statut de « femme moderne » n’est pas des plus sages, et s’il n’en demeure pas moins plus enviable que celui de nos mères, les petites-filles de ces dernières n’ont pas résolu tous leurs problèmes, en commençant par l’inélasticité de leur emploi du temps mangé à moitié par les enfants et terminé par le travail… De plus, il faut dire qu’elle n’a plus grand-chose à faire durant la semaine : les enfants sont désormais loin de nous, et à la retraite elle-aussi et légèrement souffrante, elle ne peut plus travailler autrement que bénévolement de temps en temps sans avoir d’horaires précis. C’est d’ailleurs au milieu du bénévolat que je l’ai rencontrée. Elle n’avait rien de très particulier, ses traits tirés et son regard souvent perdu dans le vague la rendait absente, presque fantomatique. Seulement elle avait l’intelligence du cœur et savait taire ou dire ce qui avait à l’être, et témoignait d’une attention discrète pour toutes les personnes se trouvant autour d’elle. Sans grand éclat, l’amour émanait de sa personnalité, et je n’en demande pas plus à un être, pas plus que les autres ne sauraient exiger de moi. Nous nous sommes aimés, il n’y a pas d’âge pour aimer, même si les jeunes croient toujours avoir l’apanage des doux sentiments…
— A quoi penses-tu, dis donc ? Cela fait des minutes que tu manges en étant pris dans tes pensées.
— Oui, c’est vrai. Il faut que j’arrête.
— Si se sont tes balades qui te rendent ainsi, je vais te coller devant la télé ! Tu auras tout le cerveau bien vide pour venir manger — reprend-elle en riant.
— Pitié, non ! Je pensais à toi en tout cas…
— Evidemment… Nuits et jours je suppose.
— Mais oui, je t’assure !
Elle ne m’a pas cru. Sans doute était-ce trop vrai pour être crédible, mais qu’importe je voulais le lui dire, parce que je sais que par respect de mon intimité elle ne m’aurait rien demandé, comme si sa question aurait profané une tombe… un temple inca : ce sera plus beau et plus exotique que les idées que je peux avoir dans la tête ce soir.
— On m’a appelé tout à l’heure pour savoir si je pouvais venir demain, tu es libre pour m’accompagner ?
Elle ne m’a pas dit où elle devait aller, mais elle sait que j’ai deviné, ce n’était pas bien dur. Demain, je ne crois pas : j’ai une réunion publique le soir…
— Non, écoute, je dois préparer la soirée, tu sais je t’en avais parlé, il y a…
— Sur le régime le plus adéquat, la représentation des uns et des autres, les virgules et les hommes que l’on doit déplacer. Oserez-vous discuter jusqu’aux acceptions des mots ?
— C’est cela. Ce sont aussi les virgules bien placées et les bons hommes qui nous font vivre.
— Sûrement.
La tristesse transperce son visage, mais elle la réprime aussitôt pour ne pas me culpabiliser. Elle préférait le temps où nous allions ensemble, mais elle comprend, tout comme les autres membres de l’association ont compris que ma défection n’était pas due à la lassitude mais parce que j’avais trouvé une voie tout aussi honorable que la leur et complémentaire à leur propre travail, qu’ils respectent silencieusement.