Autour de moi, les gens se félicitaient de ma force d’endurance, de mon sacerdoce souriant, de cette croix que je portais en moi sans l’ombre d’un soupir. On disait cela parfois, d’une voix douce et désarmée. Il y avait ce collègue qui me demandait régulièrement des nouvelles de mes malheurs et qui, après avoir un peu forcé la main de mes épanchements, trouvait que c’était assez d’écoute, comme s’il avait donné assez de gages d’altruisme destinés à camoufler l’égoïsme profond de sa démarche, et enchainait sur les siens qu’il brûlait de me conter, pouvant désormais passer à la déclinaison de ses propres chagrins sans que je ne puisse l’arrêter même si je trouvais cette complaisance au malheur d’un narcissisme malsain. Quand j’allais bien, il tâchait toujours de me diagnostiquer quelque malaise, me trouvant triste pour que je partage son état, m’inventant des problèmes pour que je ne sois pas trop différent de lui, histoire de se rassurer. Je fuyais autant que faire se peut ce rituel morbide – il faut fuir les compagnons de tristesse comme il ne faut voir qu’avec parcimonie les compagnons de bar, les uns et les autres finissant à prendre à dans nos vies des places de parasites et de boulets accrochés à nos pieds.
On disait aussi « je te comprends, tu sais » … et parfois même on me proposait de m’offrir une oreille si j’en ressentais le besoin. Or je n’aimais pas ces paroles.
Car la mort ne peut se comprendre par aucune représentation fictive, elle n’existe jamais réellement aux yeux du vivant, même s’il croit l’avoir vue de près dans la pénible expérience de la disparition d’un proche. Il faut avoir vu un cadavre pour réaliser qu’au-delà de nos corps en trois dimensions, il y a le mystère de la vie ; et j’ai vu ce matériau inerte, toujours le même, mais qui paraît d’une laideur affligeante, alors qu’hier à peine on le désirait encore, car il était en marche, un outil de la vie qui n’a maintenant plus de sens et qui déjà se perd en putréfaction. Celui de ma femme m’a dit « chante, aime, vibre, compense nos absences, à ta fille et à moi, en vivant, toi, pour trois »… Du moins c’est ce que j’ai voulu entendre.
Sans cela on ne peut que ressentir cette absence insoluble, ce silence qui crie sans cesse jusqu’à un sentiment de malaise et vous monte à la tête à en devenir intolérable ; seulement sentir le poids de lourdes minutes tombant comme autant de gouttes d’absurde en temps de grande pluie d’ennui, le cœur comprimé jusqu’à l’implosion de son être comme rétraction vers une forteresse intérieure, prison maladive d’un trop-plein d’incompréhension qui aboutit souvent à une rétractation de ses croyances en la vie…
Enfin, j’ai sans doute évité le piège, car malgré tout, je ne savais que trop bien ce que sont les mains que l’on tend. Ecouter une personne défaire devant vous ses pansements et s’immiscer dans son intime souffrance n’est jamais gratuit.
Soit que nous nous servions de ces moments de confidences pour mesurer la distance qui sépare notre propre bonheur relatif de cet affreux corps mutilé, et que son malheur soit le territoire sur lequel nous officialisons notre supériorité, où peu à peu nous bâtissons un temple de joie et d’orgueil. Puisque, en effet, nous attribuons trop souvent le mérite d’avoir semé nous-mêmes notre bonheur – quand il faudrait partager la récolte avec le monde extérieur qui permet ce règne fragile par son absence d’agressions extérieures – et que l’on explique les chagrins de l’autre découlant de son incapacité à gérer sa vie. Puis comment ce temple devient vite école, où l’on se met à prêcher plein d’assurance les conseils prudents (pour ne pas dévoiler la supercherie !) qui permettront à nos disciples d’arriver à un état que nous ne souhaitons pas vraiment, au fond de notre bonne foi, qu’ils atteignent et soient ainsi notre voisin de palier dans le pays de la fausse félicité. Et qu’au contraire, on préfère devenir peu à peu, le roi d’une petite cour de sujets malades, un triste empire.
Soit que nous nous servions de ces mêmes confidence, pour retrouver la raison de ces meurtrissures, les mêmes qui en soi-même sévissent silencieusement, comme nous utiliserions les paroles du souffrant pour parler nous-mêmes par sa bouche, sans rien pourtant sacrifier de notre intimité, et nous réjouissant malgré tout de ce malheur, y laisser discrètement un peu du nôtre ; faire de l’autre le réceptacle de notre impuissance.
Oh, bien sûr ce n’est pas vraiment si noir : ce partage tacite de la souffrance marche à double sens, et l’on ne peut dire qu’aucun des deux ne s’en sorte abusé. Il y a de la jouissance à être plaint, il n’y a pas grand mal à connaître en soi une partie du malheur de l’autre, et puisque nous en avons laissé un peu de la nôtre, tout le monde ressort un peu plus léger pour quelque temps. Au prix de la pudeur bien sûr, mais qu’importe cet instant de faiblesse, puisque après-demain, ni lui ni moi ne nous souviendrons vraiment, pour que cela nous touche, de notre abandon mutuel et que nous pourrons à nouveau nous regarder en face, avec toute notre superbe, comme si rien de tous ces enfantillages n’avait été réel. Evidemment comme ce n’est qu’un “allégement” à court terme il faut recommencer sans cesse l’échange…