Ma petite routine intéressante, car embellie par moment de grandes actions à ma modeste échelle, me plaît dans sa modération. Je pourrais toujours rêver mieux, mais je ne rêve guère ; je remercie la vie pour ce qu’elle m’apporte. Je vais revendre la maison et m’installer dans un appartement tout neuf, d’où je pourrais tout recommencer, sans pour autant rebâtir de zéro. J’y emporterai le passé, et ce bagage sera long à faire, mais qu’il ne m’empêche pas d’avancer. Bien sûr il faudra que j’en laisse un peu de côté dans un coin bien reclus de ma mémoire parmi les souvenirs les plus déchirants. Mais si je ne dois pas oublier que j’ai été très heureux avec celles que j’aimais, je ne devrais pas oublier non plus que je pourrais l’être encore, même différemment, et que ce bonheur ne serait pas une trahison comme on le croit souvent au début, que ces êtres qui m’avaient été chères ne me jugent plus, et quand bien même elles le feraient dans la lucarne de la mort, j’ose croire qu’elles auraient assez d’amour pour se réjouir des sourires qui me viennent sans elles…
Il a fallu combattre en moi-même, peu à peu, ces vieilles images irrationnelles des âmes reposant au ciel et qui regardent d’un œil attendri les faits et gestes d’en bas. Je me suis aperçu combien l’Homme, de chair et de vie, ne peut comprendre la « chosité » des objets. Comment tous les jours, à notre insu, nous sommes stupidement animistes, sûrement alimentés par l’étendue des métaphores, des personnifications, des prosopopées, présentes dans toute littérature et par conséquent passées dans notre langage quotidien. Qu’il est drôle de voir comment après tant de siècles écoulés, malgré tous les sains défrichages que la science a pu opérer sur l’immense champ de l’inconnu et des illusions, l’Homme n’arrive toujours pas à concevoir de réalité au-delà de lui-même… Qu’étant vivant, il perçoit l’absence de vie, mais n’est pas capable de vivre avec cette conception. Et quand finalement il triomphe de son angoisse, la vérité lui donne la nausée… Moi, je n’ai pas été si fort, j’ai continué à parler mentalement aux objets dans de courtes discussions en monologue, et me suis ainsi créé un petit monde onirique autour de moi, un petit monde dont le palier est infranchissable pour quiconque, même pour mes proches, car il se détruirait de lui-même plombé par sa bêtise révélée si un inconnu y pénétrait.
Au début du deuil, je me souviens, on (je suppose pouvoir généraliser à partir de ma propre expérience que j’ai vue reproduite ultérieurement par d’autres !) on parle encore au mort. On pleure bien fort pour qu’il nous entende, comme serment de notre fidélité, ou pour qu’il vienne comme une mère vient apaiser son petit, pour ne plus entendre notre chagrin. Cela me fait penser (c’est peut-être bête) à l’époque où nous étions enfants, et qu’au sortir d’un cours de Talmud Torah nous ayant appris que Dieu voit tout ce que l’on fait, on y pensait et l’on évitait de se curer le nez, de mentir, d’avoir des mauvaises pensées. Puis il fallait bien commettre des actes bêtement humains : aux premiers excréments produits, on se disait alors qu’Il n’avait qu’à pas nous créer de cette manière s’il ne voulait pas nous voir dans cette posture, mais quand même c’était gênant pour nous d’être sans cesse épié jusqu’aux moments les plus intimes, peut-être qu’Il rigolait là-haut.
Or on oublie volontairement l’omniprésence de Dieu pour ne pas se sentir constamment regardé ; on comprend aussi que le disparu est bien loin. En somme, on apprend, ou du moins on s’y résout par lassitude, à séparer le monde terrestre du soi-disant monde céleste, à s’en détacher entièrement.
Ainsi à force, on sait enfin concrètement, que l’on a beau pleurer, gémir, s’arracher les vêtements, sûrement plus rien de la vie terrestre ne le concerne. Par cohérence avec soi-même, on se croit le devoir d’être fidèle à l’autre… Pourtant il n’y a plus rien de tel qui existe. Tout contrat est rompu, toute union est déchirée dans le départ de l’un des deux. Tout ce qui reste n’a de valeur que pour les vivants. Le mort, à la limite, ne nous reconnaîtrait même plus, il baigne dans un au-delà d’indifférence ou n’est simplement plus du tout. En tout cas, il s’est détaché de vous, et la fidélité à l’autre n’est plus alors qu’un martyr volontaire, égoïste, presque coupable d’un soupçon de théâtralité quand l’on se sait en position d’être à plaindre.
Evidemment, si l’on se résout à ceci avec le temps, il n’est cependant pas facile de l’accepter. On se retourne toujours derrière soi croyant avoir entendu un fantôme improbable. On espère toujours pouvoir devenir Orphée, en changeant, bien sûr la fin de l’histoire.
Mais un jour le rideau se referme : quand les autres vous ont assez plaint, quand votre personnage se répète au point d’en devenir lassant, quand on est seul, tout seul au milieu de sa vie, on voit alors, enfin. Que ce n’est pas être ingrat que de rechercher le bonheur là où il peut se trouver, c’est-à-dire chez les vivants. Qu’une personne est unique et irremplaçable, certes, mais morte elle n’est plus qu’une provision de souvenirs, qu’il faut encore agrandir avant le dernier salut, pour avoir la chance de mourir sans le regretter et ne pas connaître le déchirement.
Cela implique bien sûr que le défunt puisse être remplacé.