Monsieur,
J’aimerais vous remercier pour votre franchise. Etonnante.
J’ai souvent relu votre lettre, et encore ai-je du mal à croire que, malgré la conscience de ce que cet « épilogue » a de bénéfique pour nous deux, vous puissiez véritablement me pardonner. J’ai eu l’impression de voir le monde se retourner. Je n’arrivais pas à y croire. Saisi d’une joie ardente ainsi que de désarroi, je me suis mis à douter, à ne voir dans votre réponse qu’un nouveau stratagème que vous pourriez avoir inventé pour m’enfermer dans mon remords. Pourtant je ne pense pas que vous soyez un monstre.
Pensant à ceci, je me suis mis à vous revoir assis sur les chaises du tribunal, et je me suis rendu compte que je vous connaissais. Des gestes, des regards, sans être un fin analyste, certains traits de votre personnalité me sont apparus lors des séances, quand, me trouvant positionné à la perpendiculaire, je pouvais vous regarder discrètement sans avoir la malchance de croiser vos yeux comme on échangerait des coups de feu en un duel déchirant. Je vous connaissais donc, sans que je ne vous aie jamais parlé vraiment, à vous, rien qu’à vous. Nous avons partagé tant de moments où nous étions en lutte l’un et l’autre par locuteur interposé. Vous faites partie de ma vie. Quel dommage que cette rencontre ratée… Quel énorme gâchis de ma faute. De ma faute, peut-être est-ce aussi dur que d’affronter le monde extérieur, car l’évidence de l’acte accompli, ne fait pas rejaillir les cris vers le ciel : ils implosent et ricochent sur les parois vides de mon esprit, incapable de trouver comment réparer, puisque ce remède n’existe pas.
Il flotte dans le champ perdu des possibilités plein de potentialités non-sélectionnées, qui auraient dû l’être, et une rage venant déchirer tout ça, un cri d’horreur de ne pouvoir reculer le temps, de revenir et d’effacer, de prendre un des « si j’avais » au hasard, l’extirper de sa léthargie fantomatique et savoir que de toute façon rien ne saurait être pire.
J’ai honte encore jusqu’au plus profond de mes entrailles. J’ai mal au ventre de penser à vous, car malgré votre joie annoncée, je sais que moi j’ai été la cause de tant de souffrances, que paradoxalement je m’en veux, et crée en moi une souffrance qui double vainement la précédente. Cela vous rassurera que je souffre et veuille me repentir, que m’importe si ce que vous dîtes de votre calcul sonne si vrai. Je n’ai plus rien à perdre que de tenter le pari de croire en votre magnanimité. Je suis loin, je suis las, vous ne pouvez rien me faire de plus que je n’ai pas ressenti. J’ai vu le gouffre depuis le sol, je ne pourrais que m’élever ou rester où je suis.
C’est si dur de vous demander pardon, comme un dernier lopin d’orgueil que je ne me soupçonnais plus. Pourtant tout est sur la table, tous les éléments m’accusent, et moi-même le premier. J’avais un vague dégoût pour ma personne quand mon avocat se démenait pour qu’on m’inflige la peine la plus courte alors que je plaidais coupable, mais ce n’était pas pareil : je réglais mes comptes avec la justice, avec la société, pas avec vous. Ainsi en sortant de mon trou, je croyais avoir payé ; peut-être, mais pas aux bonnes personnes… Je ne peux rien vous payer. Alors il ne me reste qu’à m’humilier une dernière fois, en me disant que je ne peux en faire plus. Que cela n’est rien pour vous, mais j’espère tant de choses.
C’est ridicule pour moi, mais vous dire ma honte, ce n’est que demander le pardon indirectement. Le faire, c’est-à-dire prononcer les mots, c’est avouer ce qui pourtant n’est plus un mystère, c’est m’arracher à moi-même quelque chose qui pouvait subsister à mon remords. Je perçois là ce qui fait que le fautif, tout en sachant son erreur, s’enlise dans l’impasse, et par crainte de faire demi-tour ne s’enfuit toujours plus en avant… Qu’il est dur de se sortir du sable mouvant de la mauvaise conscience, de se juger enfin soi-même, pour la première fois véritablement, en invoquant par la bouche de la victime, le pardon.
Pas de roulement de tambour, pas de fin joyeuse sucrée d’une belle musique larmoyante, je foule le dernier degré de l’opprobre, je me livre à vous donner un quelconque sentiment de supériorité, qui de votre propre aveu est méprisable mais simplement humain, involontaire, presque incontrôlable. Le pire est, pour que nous soyons honnêtes jusqu’au bout, que je me fiche de ce que vous pourriez penser ou ressentir, il y a de l’égoïsme dans ma demande, il y en aura dans votre réponse, mais un bien pour nous deux. C’est une bonne action : elle est rentable, elle libère deux personnes.
Je vous demande pardon.