Micro-sommaire du chapitre
Je voulais sauter le pas au plus vite. Je n’ai pas tué un être humain, mais un principe ; oui, le principe, je l’ai bien tué, mais je n’ai pas su accomplir le saut. Je suis resté en deçà… Je n’ai su que tuer. Et encore n’y ai-je pas trop bien réussi, paraît-il… Un principe.
Fiodor Dostoïevski, Crime et châtiment
Je crois qu’on était venus ensemble parce que j’étais, de par le hasard d’une conjoncture m’étant favorable, sa seule connaissance disponible ce soir-là pour faire partie de son escorte ; un “homme public” ne sort jamais sans compagnie autour de lui, sans un moins un faire-valoir, ce serait presque gênant. Du moins pour ce genre de soirée où il se devait d’arriver en retard, de se faire attendre et de provoquer, par son irruption, une légère vague d’agitation… Comme lorsque toute l’attention se tourne vers la bouteille de champagne quand la détonation du bouchon retentit, et que le moment de suspens est suivi d’un regain de discussions arrêtées pour admirer le cérémoniel de la fête, et la joie et les regards qui pétillent, et les sourires accueillant le nouveau venu bien rôdé dans son numéro de charme.
Chaque ville, comme ça, a ses figures très vite reconnaissables, ses personnes présentes partout, et qui semblent être la clef de voûte de l’ensemble, le pilier du décor sans quoi rien ne paraîtrait réel, le plus grand gage de stabilité. La rue a ses clochards ou marginaux, sortes de mascottes pas méchantes, mais qui font peur aux petites filles et à leur mère alors qu’ils amusent les adolescents à la sortie des cours ; le monde adulte ses édiles et les prétendants à la fonction, contraints de glaner le plus de mains à serrer, puisque souvent les démocraties locales ne se réduisent plus qu’à ce genre de concours futiles, ou les quelques activistes qui s’engagent dans la vie de la Cité et se retrouvent omniprésents parce que peu de gens les suivent quand pourtant la misère est intolérable ; la nuit ses gourous qui partout où ils vont semblent connaître la région entière ; et puis il y a ceux qui, jeunes et beaux, correspondent à tous les précédents, mais ne s’y réduisent pas, dont la vie débordante semble connue de tous, mais par la déformation des racontars et le foisonnement de leurs activités, restent un grand mystère. J’accompagnai une des personnes de ce genre.
Parfois, cela parait facile aux yeux des profanes, mais c’est tout un art que de rester dans ce cercle très fermé. L’opinion des gens étant très changeante, n’importe quel original peut prendre la vedette, les modes vont vite et le banal gagne rapidement du terrain. Alors il faut savoir qui connaître, quand être là où c’est le mieux pour être vu du plus grand nombre possible, mais pas tout le temps, de façon parcimonieuse et adaptée, puis toujours paraître conforme à son image car cette popularité qui se construit pendant des années de travail sur le terrain peut se trouver bien entamée en une seule soirée ratée. Tout est de créer une certaine réputation autour de soi, par exemple celle, classique et même pourrait-on dire de base, de savoir boire bien plus que les autres mais n’être jamais saoule, sauf des fois pour expliquer quelques permissions spéciales, ou excuser quelques erreurs. Et puis il y a toujours quelques étrangers pour contester votre supériorité nocturne. Une vie toujours en concurrence, dur, très dur, trop peut-être, usant les esprits et les organismes mais dont pourtant ils ne sauraient se passer, la vanité ayant besoin d’admirateurs pour pouvoir être elle-même.
Alors ce soir, voilà, j’étais là et peut-être même fier de ma position.
Car si on a beau ne pas toujours aimer ces étoiles, elles nous rendent bien service pour engager une conversation avec des inconnus : les connaître ouvre des portes.
Il était peut-être vingt-trois heures. La soirée allait véritablement débuter, quand, les « petits » déjà présents depuis une heure déjà, les « grands » allaient arriver. Quelques groupes restaient encore à discuter devant les grilles avant d’entrer. Je ne connaissais pas grand monde, la personne que j’accompagnai, bien évidemment, pouvait engager brièvement la conversation avec leurs têtes de files, sautant de groupe en groupe un peu comme un candidat qui doit aller serrer la main de tous ses potentiels électeurs, me laissant à peine le temps de finir de saluer, étant toujours à ses trousses, il fallait déjà aller ailleurs, me traînant comme un chien derrière, à moins que je restât parmi ces inconnus à qui je n’avais rien à dire… Deux ou trois fois j’eus pleine part dans la conversation, mais c’était avec des personnes de moindre importance. Sa tactique était simple : quand nous arrivions dans groupe secondaire, la conversation était centrée sur moi, « voici l’ami dont je vous ai parlé, qui revient d’Algérie ». Les regards s’illuminaient, les hommes détestent autant la brutalité qu’elle les fascine. Pour moi, j’avais risqué ma peau dans les montagnes kabyles, il fallait bien que ça serve ici. Ceci qui m’obligeait alors à alimenter le foyer de la parole et lui laissait l’opportunité de dégager ses regards du groupe comme on dégage une main d’une mêlée, scrutant les environs pour trouver le prochain point de chute. Puis je voyais un sourire sur ses lèvres, c’était alors trop tard pour moi, un signe à quelqu’un, « je reviens », et je restais « seul » pendant de longs moments.
La dernière fois que ce petit scénario s’était produit, j’étais en plein milieu d’une phrase, et la fille en face de moi m’avait relancé : j’étais coincé avec elle.
Comment expliquer le degré de frustration qui s’emparait de moi ? Je croyais avoir fait une bonne affaire, avoir une chance énorme que d’avoir cette carte de visite si prestigieuse à mes côtés, je me servirais de sa notoriété pour approcher quelques jeunes et jolies demoiselles, j’étais là pour ça, rien que pour ça comme l’immense majorité des gens, et voilà que je n’avais droit qu’à pas grand-chose, qu’au contraire j’étais ridicule.
J’avais réussi à imiter ses manières, à me tirer de cette affaire en prétextant avoir reconnu un pote à qui j’avais quelque chose d’important à dire, salut, à tout à l’heure, mais l’avais complètement perdue de vue. J’ai alors parcouru tout l’endroit à sa recherche, tout en ayant l’air négligeant pour qu’on ne voie pas que je cherchais, et personne ne m’a adressé la parole. Malgré ma situation servile je ne pouvais donc m’en passer, je n’avais qu’à attendre d’être laissé dans un groupe dans lequel une fille légère se trouvât et que j’arrive à sortir mon épingle du jeu pour rentabiliser ma soirée. J’aurais fait mon festin de pauvres restes salaces.
Alors sur la piste de danse, je vis deux filles se trémoussant et riant avec deux beaux garçons, dont l’une était celle que j’aimais timidement depuis 4 ans, depuis le lycée précisément. Quelle claque ! Ce moment, l’unique moment, peut-être, au fond, important de la soirée, pour lequel j’avais accepté cette position inconfortable de second rôle (mais je me disais qu’être second est toujours mieux que de ne pas être à l’affiche du tout), et qui m’avait échappé pour une boutonneuse sotte et ennuyante. Honnêtement, je ne voulais être bien accompagné (ou l’inverse) que pour qu’elle me voie ainsi. Et je me trouvais seul et la voyant dévorer du regard un autre que moi.
Il fallait que je sorte de ma « torpeur », je me mis dans l’ombre à l’écart des danseurs, là où sur les chaises le travail d’approche se concrétise, pendant que les couples formés avant la soirée s’embrassent déjà, d’où je pouvais voir sans être vu. Tout d’un coup ils eurent l’air fatigués, et vinrent s’asseoir aussi, elle ne semblait pas m’avoir aperçu, existais-je, n’étais-je qu’un élément de décor ? Tétanisé, je ne disais rien, ne suivais qu’à peine ce qu’il se disait, sur quoi, comment se positionner pour être bien, je la regardais s’agripper à lui dans un désir manifeste sans comprendre pourquoi je ne partis pas en courant.
Leur conversation se finit dans le parc, trop chaud à l’intérieur, comme pour tous ceux qui se trouvaient là, les couples en instance de finalisation. Je sortis observer, pourquoi ce masochisme ?, enrageant silencieusement. Celle que j’aimais et son bellâtre sont alors partis se promener, ou chercher quelque chose, de toute façon une manière de faire comprendre à la communauté éphémère massée autour d’eux qu’il fallait les laisser tous les deux. Je ne sais pourquoi, le type qui accompagnait l’autre fille, la copine de celle que j’aimais, est parti. Nous étions proches, spatialement, là ce soir, pas particulièrement humainement, elle et moi. Comme elle s’est dirigée vers la sortie du parc qui était aussi l’entrée de la salle, et que je m’y trouvais, passant à côté de moi et me reconnaissant, elle me fit l’honneur de me parler. Elle avait l’air triste, déçue sans doute du départ récent de celui qu’elle pensait être sa conquête, nous sommes restés à discuter.
Elle, Ambre de son prénom, n’était pas trop mal, mais assez limitée : ce n’était que la deuxième classe, le rebut… Et puis ils sont revenus tout transis d’une frénésie libidinale, nous ont invités à les suivre pour finir la soirée chez elle. On a suivi. C’était surréaliste d’aller chez elle, ce dont j’avais rêvé depuis tant de mois, et d’y aller accompagné d’une autre fille alors qu’elle-même était avec un autre, et que j’étais venu pour l’oublier et tenter de faire toutes les rencontres futiles possibles qui feraient écran devant ce grand amour platonique que j’éprouvais pour elle.
Les parents étaient partis pour le week-end, une aubaine. Il n’y avait que nous quatre dans l’appartement du cinquième étage, avec vue sur la Tour Eiffel, de loin mais quand même, qui buvions du whisky, un couple discutant, moi et sa copine, l’autre s’embrassant fougueusement sur le canapé. Un cauchemar. J’avais envie de frapper, de vomir, de baiser, de partir, de crier, de chanter, j’étais furieux, enivré et jaloux, presque toute ma fierté s’en serait allée si pour quelques supplications, pour une humiliation le beau gosse m’avait laissé sa place, qu’elle eut accepté ce changement, mais rien de réel à tout ceci. Je sentais peu à peu que le type avait compris ma jalousie et que désormais il en jouerait ; Ambre aussi avait dû avoir vu mon désir pour une autre qu’elle, et j’amenuisais peu à peu mes chances de la sauter en compensation ; seule ma bien-aimée en question semblait n’avoir rien remarqué, trop aspirée par la contemplation de son stupide Apollon.
Celui-ci s’est mis à mettre de la poudre sur la table et à faire quatre petits rails.
— Pas moi — dis-je.
Il eut un sursaut d’épaules, et me fixa :
— T’es con, c’est super !
Et ils ont consommé ça tous les trois, y compris ma poupée diaphane, si fine, si timide, que je n’imaginais incapable de telles choses. Après quelques minutes durant lequel j’étais sans doute plus shooté qu’eux, mais à l’amertume et la déception, je me souviens parfaitement le clin d’œil qu’il m’a fait lorsqu’il est entré, lui, dans sa chambre, à Elle, et qu’ils nous laissaient une fois de plus tous les deux. Je la vois franchir la porte, dans ses bras, à ce moment précis j’ai envie de lui hurler de ne pas faire ça, que si elle recule je l’épouse, que je l’aime, mais mon cri reste coincé dans la gorge, il y a alors ce clin d’œil, il me nargue, il sait, il est le seul à entendre le cri qui ne s’adresse pas à lui, il ne la désire pas plus qu’une autre mais elle est belle et il ne laissera pas passer l’occasion.
Nous sommes restés seuls, il n’y avait plus rien à se dire. J’étais dans le salon, décoré d’un très bon goût, de ceux que j’aurais aimé faire mes beaux-parents, avec une fille que je connaissais à peine, pendant que celle que j’aimais, droguée, obnubilée par un type sans coffre, s’envoyait en l’air à quelques mètres d’ici.
Il fallait faire quelque chose pourtant de peur d’avoir la preuve sonore de ce que nous redoutions tous deux, tout en étant sûr que cela avait lieu. C’est moi d’abord qui l’ai embrassée, maladroitement, juste pour lui dire, que c’était parti. Elle était elle aussi résolue à la situation, nous n’étions pas mal l’un pour l’autre mais ce n’était pas le mieux. Nous avons terminé nus sur le canapé, avec mon pull en dessous pour ne pas salir. Il n’y eu pas de tendresse mais un plaisir vengeur, une fougue infernale. La pudeur était restée dans la salle de concert, elle y dansait encore sans nous. Je lui donnais donc toute ma colère, et j’aurais voulu qu’elle crie autant de mal que de plaisir. Ce beau corps donné pour rien, ou comme la poubelle pour tous les déchets de mon désir envolé dans les bras d’un autre.
Puis nous n’étions plus que deux viandes essoufflées et trempées autant de misère que de sueur, moi par terre, elle me surplombant à côté. C’est elle qui est revenue à la (dé)charge, je savais bien que je ne devais pas y retourner, que tout s’était transformé en haine, que je sentais l’injustice devenir intolérable, qu’un frein s’était rompu en moi. Mais c’est elle qui revint à l’assaut sauvagement, comme si je ne lui avais rien fait, comme si je n’étais même pas bon à satisfaire un second rôle. Elle m’a empoigné, c’est elle qui a pris le contrôle des opérations, m’a mené comme son assistant, en me regardant droit dans les yeux pour espérer me voir jouir et dominé.
L’alcool, l’ivresse, la nuit largement entamée dans cet appartement haut perché, en désordre, où se jouait une scène à huis clos que nous avions singé faute d’y participer. J’espérais qu’ils reviendraient, que nous pourrions dire que ça avait été génial, que c’était très bien comme ça, qu’avec le pied que nous avions pris nous ne regrettions rien. Mais pas une seule âme n’est sortie de la chambre. Ni même un réceptacle vidé.
Et Ambre, cette gentille petite fille de bonne famille que j’avais, parait-il, côtoyée au lycée, dans la même année mais pas dans les mêmes classes, qui maintenant fumait sur la rambarde du balcon, à demi-nue, dans une position dangereuse vu la fraicheur bien entamée de son état, et détachée comme si rien n’était important dans cette soirée sans lune, se penchait vers le vide avec volupté. Le défiant, sans doute sûre d’être si géniale qu’elle défierait la gravité, on remettait tout en question dans la grande ville des années 70, on s’émancipait, on détruisait un à un les carcans de la société, de l’Histoire, du temps, qu’est-ce que la nature pourrait dire à ça, qu’est-ce que le réel pourrait encore signifier qui n’était qu’une vue de l’esprit vaguement ringarde et bourgeoise, le vide pourrait bien la prendre dans ses bras et l’élever dans l’air à l’aune de son génie de petite fille trop vite grandie.
Concrètement, il y a moi, mort de jalousie et de tristesse, le sexe sale rangé dans son pantalon qui ne doit ressembler plus à rien (nous jouions si bien dans nos beaux habits avant de s’ensauvager de désir) et elle, la nuque trempée, qui rit bêtement, dont je ne sais même pas définir l’état de conscience (sait-elle vraiment ce que nos venons de faire, bien qu’elle y ait pris une part active), vite rhabillée.
Sa chaussure à talon ripe sur le balcon, elle semble pouvoir tomber, j’esquisse un geste pour la rattraper, mais elle m’arrête du bras, brusquement, comme si j’étais un total étranger (j’étais en toi il y a dix minutes, dis !) et rit longuement, bêtement, niaisement, alcoolisée, fatiguée, grisée, plus si (à peu près) belle décoiffée, un peu arriviste vulgaire qui n’est pas à la hauteur du personnage qu’elle prétend incarner.
M’entend-elle, elle se renfrogne et s’immobilise à regarder la nuit parisienne parcellée de lumières plus brillantes que les étoiles qu’elles font pâlir. Appuyée sur la rambarde, elle paraît m’avoir totalement oublié.