De la moutarde, ce sera meilleur. Le pain, encore chaud, imprègne ma main de bonheur, et l’odeur qu’il diffuse monte jusqu’à mes souvenirs d’enfances, quand petits écoliers nous passions devant la boulangerie pour nous rendre en classe, et parfois, quand nos finances n’avaient pas souffert dès le premier jour, nous rentrions prendre une baguette pour tout le petit groupe qui faisait le chemin ensemble, que nous dévorions à pleines dents, sentant en même temps que s’estompait le charme pour les narines, arriver celui réservé au palais. Complétant ainsi notre petit-déjeuner souvent pris à la hâte selon le temps que le réveil et la toilette nous laissaient, nous nous sentions invulnérables, et sûrs de l’avenir… la vie déroulait son tapis rouge devant nous et nous n’aurions qu’à marcher lentement de joie en joie, quelques malheurs ponctuels pour servir de références et ne pas sombrer dans l’ennui, et, maintenant que la Guerre était terminée nous serions morts avec le sourire, après une vie bien remplie. Il n’y avait qu’à marcher droit, qu’à suivre l’étoffe soyeuse qui s’offrait à nous. Il n’y avait qu’à… Et le hasard, une connerie, quoi d’autre, vient tout gâcher…
Des bonbons cela me tenterait bien aussi pour terminer la séquence de nostalgie. Mais alors que ma main va saisir le petit paquet, un réflexe me le fait retourner pour regarder le prix, que par ailleurs je devine. Evidemment ce n’est pas donné, et ma Raison achève mon envie : je repose ces friandises inutiles. Caisse, bonjour madame, je paye. Au revoir.
J’ai de quoi manger en attendant l’avion.
Au milieu de l’appartement parental la valise semble trôner. Maman la regarde lorsque je rentre avec mes achats. Françoise est arrivée entre temps.
— Tu as pu prendre l’après-midi, alors ?
— Oui, le patron a compris ; je rattraperai il n’y a pas de problème.
Nous clignons des yeux rapidement l’un et l’autre, ce qui est notre façon muette de dire « merci » et « de rien », juste pour nous deux. L’important c’est Maman, maintenant à consoler. Elle ne dit rien, a les yeux humides, la gorge serrée. Je suis heureux que cela se passe comme ça, papa étant en train de travailler, et restant seul avec les deux femmes. J’imagine qu’il a mal dormi lui aussi, comme nous trois, même s’il n’a rien dit. Je suis heureux de ne pas avoir à soutenir son regard aujourd’hui. Je me sens toujours tellement honteux devant lui. Moi l’homme, le premier, il avait tant rêvé pour moi, il a tout fait pour me transmettre ce qu’il pouvait, il m’a aidé lorsqu’il a pu, il était présent, je n’ai rien à lui reprocher. Ça en intensifie le sentiment de gêne. Depuis le procès nous avons du mal à nous voir. Il n’a pas suivi la fin, il ne comprenait pas mon geste. Un meurtre métaphysique, poétique, loufoque, sans raison, je sais qu’il a mis des années à essayer de comprendre et que faute d’y arriver il a essayé de s’y résoudre. Mais quelque chose était brisé. Et avec toute la bonne volonté des deux, nous n’avons pas réussi à colmater cette brèche. Peut-être aussi parce que je n’arrive pas à le regarder dans les yeux, toujours pas, que je me sens fautif de ne pas avoir été digne des années d’amour qu’il avait mis en moi, qui n’ai rien su en faire de bon. Maman c’est différent. J’ai toujours 5 ans pour elle. J’ai volé des bonbons, ceux que je viens de reposer il y a dix minutes, et j’ai été mis au coin. Je suis toujours son fils préféré, son amour n’a pas été écorné, je n’ai pas participé à la Solution Finale, je n’ai envoyé aucune bombe atomique, je n’ai pas été un psychopathe tuant de sang-froid et une méticulosité pathologique des dizaines de victimes juste pour le plaisir, donc, voilà, il n’y a rien de si grave, après tout. Ce qui est grave c’est que je parte pour l’Amérique du Sud, un continent si lointain, si dangereux, chez ces sauvages rajouterait-elle si elle n’avait pas connu ce délire qui enflamma l’Allemagne et la poussa loin de son petit village alsacien aux 16 lettres que je n’arrive jamais à retenir. Ce qui est grave c’est qu’elle n’ait pas la force de jeter la valise par la fenêtre et de m’empêcher de partir, mais quoi il n’y a pas tout ce qu’on peut désirer à Paris, ne peut-on pas s’y inventer toutes les vies qu’on veut ?, n’y a-t-il pas au moins 10 000 femmes qui feraient mon bonheur et avec qui je pourrais fonder une famille ? Et si je veux des grands projets, je n’ai qu’à faire de la politique, m’engager, ici… Ma pauvre mère qui pense avec la plus grande sincérité que je pourrais me présenter à une élection et… Maman ici je marche au milieu de souvenirs qui m’empêchent de recommencer, ici les hommes m’ont marqué au fer rouge de leur jugement, je suis condamné à raser les murs, à baisser la tête, à me taire. J’ose espérer qu’un océan plus un grand pays comme l’Argentine réussiront à semer mes fantômes. Et puis il y a ces quelques mots qui valent plus que tous les juges du monde réunis avec leurs robes noires et leurs écharpes d’hermine, il y a ce don d’une dette que je n’aurais pas à trainer avec moi, ce poids en moins…
— Tu es sûr ?
— Oui, Maman. Je pars dans quatre heures. Je ne ferai pas demi-tour.
— Quand reviendras-tu, alors ?
— Je ne sais pas. L’important c’est d’y aller, de trouver mon point de chute et on verra.
— Et pourquoi tu ne veux pas faire ta vie ici ? Trouve une femme, inscris-toi dans un parti et milite si tu veux faire quelque chose. Tu crois que la France est un pays parfait où tout est joué ?
— Maman, tu as déjà eu cette conversation avec lui de nombreuses fois. Laisse-le. Embrasse-le. Dis-lui que tu l’aimes et laisse partir le cœur léger. Ça doit déjà être dur comme ça.
Si elle savait comme c’est aussi facile et léger.
— Mais bien sûr que je l’aime ! Sinon je lui demanderai juste d’aller là-bas, d’acheter une mine d’or et de m’envoyer de l’argent ! Je lui dirais va, fais ta vie loin, …
Je ne la laisse pas terminer, et la serre de toute ma force.
— Oh, mon petit. Si tu savais comme je t’aime !