« Au revoir » sans même un sourire forcé. Elle me laisse encore plus seul dans la pièce. Ça m’a même étonné, ces deux petits mots, j’ai trouvé ça poli – elle n’était pas obligée d’être polie une fois notre affaire terminée. Plus un seul bruit sinon celui de mon souffle ralenti, de mes pensées tourbillonnantes. Les murs n’ont pas d’yeux, ils n’ont que des oreilles, heureusement ! Mais je les entendrais rire s’ils le pouvaient. J’ai honte de ce bien-être qu’a retrouvé mon corps, de ce relâchement, je peux désormais – jusqu’à quand ? – n’être plus qu’une amibe qui remue, qui aspire le monde, s’en imprègne, le réinvestit en le laissant intact. Mais je suis nu et humide devant la glace, c’est dégoûtant. Faut-il que nous soyons aussi sales, pourrais-je enlever les marques coulantes de l’infamie sans n’en rien laisser, pas même dans les souvenirs ? Je tourne la clef dans la porte qu’elle n’avait pas fermée. Attend-on que je parte pour nettoyer aussitôt le reste de « l’affaire » ? (Appeler ça une aventure serait faire injure à cette dernière notion). Y a-t-il une autre femme qui guette ma sortie ? Le réceptionniste me demandera-t-il si ça a été bon ? Lui casserai-je la figure où irai-je me jeter sous un train ? La reverrai-je là dans la rue à attendre le prochain ? Je l’ignorerais superbement. Où va-t-elle ôter tout ce qui reste de moi ? Je veux dire pas physiquement, ça je sais, je l’ai malheureusement vu. Je veux dire dans la tête : pourrait-elle décrasser aussi ses souvenirs ? M’oublier en compagnie de ses innombrables clients, ne garder en elle pas même la moindre trace de mon existence.
Je suis maintenant sur le seuil mais hésite à bouger : devrais-je me mettre à courir comme si j’allais louper mon train ? Ou au contraire dois-je garder l’assurance d’un prince lointain en ne regardant que bien loin devant moi ? Je descends les escaliers sombres, passe dans le hall, m’arrête rendre les clefs, lui aussi doit aller avec les filles, il ne peut pas les voir toute la journée, être témoin de leur manège sans prendre son pourboire. Dégueulasse. Prends ta clef. Au revoir. Crève !
Éjaculateur précoce. Et alors ? Des années de privations, de dégoût de soi. Arriverai-je encore à m’aimer, ou pourrais-je n’être plus qu’une bête sans pensées gênantes ? A-t-elle ri de ma piètre
performance, je n’aurais pas eu à avoir peur si elle m’avait aimé. Elle aurait eu un orgasme d’amour rien qu’en me serrant, j’aurais été un homme, une histoire vécue, un avenir, des tics et des habitudes, des peurs et des forces. Elle de même, nous ne nous serions pas jugés, tout ceci aurait eu plus de sens. Plus de compétition, les armes posées, une complicité. Toujours le mouillé et le malheur, mais ce ne serait plus qu’un tribut à partager ensemble, une rançon à payer pour être heureux, elle serait le témoin de mon existence, je serais l’avocat de ses faiblesses. Quand j’étais seul dans la cellule je lisais à longueur de journée. Un jour, je suis tombé sur l’interview d’un homme dans un magazine à qui l’on avait posé une question, il était tard je m’ennuyais à penser, je voulais me perdre encore. Qu’est-ce qu’il pouvait trouver à sa femme ? Sur la photo elle n’avait rien d’extraordinaire, pas de quoi défiler sur une scène. Et lui de répondre simplement « elle déteste enlever ses chaussettes en les retournant ». Je restai interloqué et j’ai mis longtemps à comprendre, mais j’ai compris l’importance des chaussettes non-retournées. J’aimerais tant les voir, les caresser, les laver avec amour et attention pour un être qui, à défaut de sens, serait au moins une balise dans ma vie, un phare. Je n’ai que moi comme chaussette.