Leur procès politique me fit pitié. Il valait mieux en rire que de les insulter. Mais je ne voulais pas en rire dans ma barbe, plutôt à leur visage. Et avec fermeté :

— Entre la radicalisation sauvage et vaine, et la non-violence, je choisis la deuxième. Je vais aller dans le Larzac rejoindre les camarades. J’ai aussi besoin de quitter la capitale, ne plus penser au 14ème arrondissement où se trouve la prison où j’ai trop longtemps été. Je n’en peux plus de la ville, de la grisaille, de l’odeur d’urine dans le métro, de la saleté, j’ai besoin de retrouver la nature, les vrais rapports humains. Tu comprends ça ? Je me sens pourrir à Paris.

Sa bouche me dit « oui » du bout des lèvres, il avait officiellement compris, mais je vis bien que tout son visage disait « non » en même temps. Longuement, tout du long, je suis dans le train. J’ai fais ce que j’annonçai et je descends la France.

— On peut s’engouffrer dans le cercle vicieux de la violence. Moi-même j’ai assez été humilié pour avoir de la colère à revendre pour la prochaine décennie. Mais à quoi bon ? Pourquoi partir en guerre de front contre la société ? Au Larzac les camarades sont en train de montrer aux bourgeois matérialistes qu’on peut être heureux. Qu’on n’a pas besoin de vivre sous anxiogènes avec la police partout, les militaires, le confort abrutissant, et si triste, au fond… Le Larzac c’est la joue droite tendue après les coups.

Ils nous verront être joyeux et il suffira que nous jouions de la musique et les assourdissions de nos sourires pour que le Jéricho de leur arrogance s’effondre. C’est ça le combat qu’il faut mener. Militer par l’exemple. Avec joie et amour. C’est la non-violence qui est la voie !

Ils ne m’ont pas cru. La plupart n’ont rien compris à mon discours. D’autres ont ironisé sur sa « haute teneur en bondieuseries ». Je suis parti seul. Nos chemins se sont quasiment séparés. On m’a donné de vagues consignes pour dire que je suis envoyé, des contacts à prendre à Millau, histoire de voir ce qu’ils vont pouvoir faire de moi, mais au fond plus personne ne compte vraiment sur moi à Paris. Là ce sont des champs saupoudrés d’une neige qui se disloque lentement comme des guenilles perdues sur une couleur vert passé, sale, bref mal à la tête, non merci !, aïe !, dormir peut-être me ferait du bien surtout que. Ouf, que quoi déjà, rien, mal et sommeil, moche dehors qui passe, terre en déréliction. Pourtant les grilles. Les autres, finis, et après, 3, 4, assez pour combien de temps, réfléchir, rester concentré, le maton, dormir, défilement, bourdon électrique, dormir…

Se réveiller et râler déjà : à chaque fois c’est pareil. Mes bonnes intentions n’ont pas résisté au pouvoir annihilant de la paresse ; j’en avais pris trois, je ne suis même pas arrivé à atteindre la page dix du premier livre. Je n’ai pas la tête à ça. Pourtant c’est dommage : je n’ai que ça à faire en attendant que les heures passent, et il ne tiendrait qu’à moi de m’aider à accélérer cette allure d’escargot en fin de course. Un journal, tout de même – lire que Lanza del Vasto a terminé sa grève de la faim à la Cavalerie, hier. Qu’aura-t-il gagné depuis le 19 mars ? Peut-être à susciter des vocations. La cavalerie (Paris), j’en fais partie et je rapplique participer à cette lutte anti-système. Surtout que l’espace dont je dispose, là dans le train comme dans la société, limite mon panel de gestes, et souvent chaque envie d’aller aux toilettes est vécue comme une chance de pouvoir se dégourdir les jambes, aussi savoureuse que les promenades quotidiennes dans la cour bétonnée d’une prison. Je n’ai à demander à personne, en plus. Mais c’est long le train lorsqu’on a hâte d’arriver.