J’ai dormi le plus profondément du monde, sans doute étais-je vidé et n’avais rien, plus rien à passer dans ma tête pour rêver de quoi que ce soit. Pourtant ce matin je ne suis pas de meilleure humeur. Je m’en veux d’agir ainsi pour ma pauvre compagnonne qui ne sait comment réagir, gênée pour moi et timidement désireuse de m’aider, mais qui sait aussi pertinemment que moi qu’elle ne pourra rien arranger avec ce fils terrible. Je ne demande pourtant qu’à refaire la parabole du fils prodigue, mais malheureusement je sais qu’il ne reviendra pas, je n’en ai plus aucun espoir désormais. Je marche encore le long du canal morne et aussi gris que le ciel qu’il reflète. La lassitude envahit mon corps, faite de réponses à jamais dans le vide, et d’un enthousiasme assailli par bien des brèches que je n’aurais pas su colmater. Si seulement c’était simple, si tout était manichéen, clair et net, noir et blanc, l’on déclencherait une bonne guerre et l’on tuerait la moitié du peuple qui forme les rangs des méchants. Si seulement le crime était juste et justifié, si seulement le rachat était impossible et la sentence simple à donner, si la peine de mort n’était pas ce gâchis irrécupérable qui ôte toute deuxième chance au fautif.

C’est peut-être l’heure de me replier sur moi-même et d’en finir avec tout cette souffrance, mais la mort est capricieuse et… Je reste, je reste et j’assume ma présence. Pourquoi vieillir, pourquoi la déchéance ? Est-ce un dernier sacerdoce, une dernière épreuve ? Non, la vie n’a pas d’épreuve, il n’y a pas de Dieu chef des armées humaines, la vie ne comporte pas de « mission », il n’y a pas de Dieu commanditaire, la vie c’est un lopin de temps à faire fructifier du mieux qu’on peut.

Pourquoi, comment ? Ces questions sont vieilles comme le monde. C’est en tout cas aussi vieux que moi, et je ne suis pas plus avancé qu’un enfant. Je suis riche d’une expérience qui ne sert à rien : nous emporterons tout ce que nous savons dans la tombe. Ces connaissances serviront-elles pour une autre vie ? Mais à quoi bon cette vie si elle n’est que la salle d’attente de la prochaine ?

Alors je marche encore une fois sous les arbres, je marche tous les jours mais n’arrive jamais nulle part. Je n’ai aucun endroit où m’arrêter, pas même dans l’amour qui n’est qu’un refuge provisoire, qui, comme toute chose, me sera retirée un jour.