Pour moi, il y a quelque chose de fondamentalement malsain à faire semblant d’écouter l’autre pour mieux s’écouter et se comprendre soi-même. Car il est vrai que nous n’écoutons que très rarement les autres. Que de fois je fus présent à des discussions où chacun tirait vers soi la couverture de la souffrance, renchérissant à coups de grandes formules pour en réclamer le monopole parmi ceux de l’assemblée, afin de gagner le prix de s’entendre plaindre le plus. Concours de moignons pour attirer à soi des consolations hypocrites – on pleurait même parfois dans le souci de la perfection du jeu. Pourtant je discernais bien le vrai du faux, c’est-à-dire les tromperies de ceux qui crient à qui veut l’entendre qu’ils sont fragiles, pour mieux se protéger. Ainsi se disent-ils en eux-mêmes (parfois si profondément qu’ils ne s’entendent plus guère !) qu’à apparaître inoffensifs, ils en sortiront plus humains et innocents, et se parent alors, aux yeux des autres, d’une tenue de gentillesse imitant la nudité, où nul ne soupçonnerait que dessous se cachent pourtant bien des flèches prêtes à contribuer à la misérable méchanceté de derrière le dos ! Et même s’ils en décochent involontairement une, leur manteau d’innocence servira d’armure aux contre-offensives. Alors par le verdict erroné des juges (tout notre entourage) qui ne connaissent pas l’ineffable de l’affaire, c’est l’assiégé qui deviendra alors le vilain cherchant querelle au juste, et cette opinion imbécile qui ne sait lire dans les non-dits, prêtera main forte (du moins en pensée ou en paroles, car peu de gens se dérangeraient effectivement) au mauvais parti. Quelles plaies que tous ces stratagèmes manipulateurs de ceux dont on n’ose imaginer la culpabilité.
Car je sais bien que le fragile se cache en lui-même, qu’il ne va pas mettre sa faiblesse sur la place publique. Au contraire, il dresse des remparts autour de lui comme un dépotoir où il espère qu’elle moisira jusqu’à son néant. Parfois ses yeux le trompent et il appelle au secours à son insu. Or, souvent, il est pris au piège de sa timidité. Il se retrouve presque obligé d’aider les autres (ceux qui pleurnichent) sans pouvoir trouver d’appui pour leurs propres problèmes. Pris au piège : se retrouver médecin quand on a soi-même ses propres lèpres à faire soigner…
Et on voulait que j’entre dans ce jeu minable ? Jamais !
Je sus m’entourer de mes vrais amis, et me retirais de cette foule abjecte. Comme je ne paraissais pas triste (ou pas plus triste que ne devait me dicter ma situation…), on disait que j’étais devenu misanthrope. J’essayais quelques fois de leur montrer pourquoi, mais ils ne surent ou ne voulurent pas mettre leur nez dans l’excrément de leur propre attitude, admettre mes raisons ; le divorce fut consommé. Même s’il me fallait bien tout de même aller vers des gens qui m’étaient de plus en plus indifférents, leur faire des sourires, faire du bruit avec eux, parfois aussi m’intéresser à leurs conversations, mes rapports superficiels devenaient plus brefs, j’arrêtais peu à peu de correspondre avec ceux qui n’avaient rien à m’écrire, je refusais les invitations qu’on accepte simplement pour entretenir ses relations sociales, disant honnêtement à mes anciens collègues qu’ils ne pouvaient devenir artificiellement des gens que je voulais fréquenter hors du travail. De toute façon, quand je n’avais pas l’audace de l’honnêteté, il me restait encore l’échappatoire de l’emploi du temps trop chargé – et effectivement il l’était ! – par mes activités « caritatives » ou politiques.