1.1. J[ean]’observe, hébété, les allées et venues dans un couloir que je ne peux voir que par l’embrasure de la porte de la pièce où je suis terré, restée ouverte et moi caché dans un coin sombre comme si on pouvait m’y oublier. De l’angle de vue qui est le mien, j’aperçois sur une chaise de bois un homme qui attend depuis longtemps déjà, une éternité, la tête entre les mains. Des râles. Des cris qui déchirent les murs, s’y accrochent. Des portes qui s’ouvrent et que l’on ne referme pas, des bras qui m’empoignent et me soulèvent, je me laisse conduire. Dans cette salle meublée d’un bureau et d’une chaise, au centre, sous une ampoule nue et blafarde, une odeur de transpiration qui peine à flotter, lourdement. On me place debout devant le bureau, écolier puni, j’attends.

Et puis un homme rentre. Juan. Derrière des lunettes noires, perdu, dégoûté, craintif, qu’on oblige à s’asseoir sur la chaise, face à moi, et qui s’exécute de mauvaise grâce. Me fixe, assis, la gorge nouée, gêné, commençant plusieurs fois une phrase, peinant à choisir une langue, un bout par où commencer…

1.2. — (En français) Qu’est-ce tu fais là de nouveau, Juan ?

(Lui en bon Français fier de sa langue) On m’offre une deuxième visite. Il faut que je te sorte d’ici. Tu as mauvaise mine.

(Pas peu fier non plus) Non. Si j’en crois ce que j’entends, je dois plutôt bien aller…

— En espagnol ! — nous aboie dessus un des gardes, resté dans la pièce pour écouter notre conversation.

— Oui, pardon.

1.3. Je n’ai jamais vu Juan l’air si défait, docile, domestiqué.

— Jean, je n’ai pas beaucoup de temps pour te parler. Ecoute-moi. Ecoute-moi bien. J’ai une opportunité rare de pouvoir te faire sortir d’ici. Nous connaissons… Ils connaissent ton parcours, la part contingente de tout ça, la superficialité de ton engagement, et tes réticences… Ils savent que tu as abandonné le MIR ou quelque groupe du genre quand ils t’ont demandé de participer à la lutte armée. Ils savent que tu n’as pas de sang sur les mains. Tu as peu à voir avec tout ça, tu es Français et une vie t’attend après tout ça.

(Repris d’un peu de chauvinisme) La superficialité de mon engagement… Tu es venu pour m’insulter, Juan ? Juste pour me faire payer, me rappeler que tu me l’avais dit. Je suis Chilien, Juan, et je t’emmerde !

1.4. Un violent coup s’abat sur ma nuque.

— Baisse la voix et exprime-toi en espagnol, fils de pute marxiste ! — me crie le connard de petit militaire en position de force.

Mes mains sont attachées, je suis épuisé de n’avoir dormi que trop peu ces derniers jours, sinon je t’exploserais ta sale gueule. Au moins j’essayerais.

Juan a ouvert de nouveau les yeux, repris sa respiration.

— Jean, n’essaye pas de défendre, maintenant que tout est perdu, une idéologie à laquelle tu n’as jamais cru. Pense à ta famille, à Françoise, pour qui tu représentes beaucoup, qui est malade, tu ne peux pas les abandonner pour jouer égoïstement les héros stupides, qui se sacrifient pour la beauté du geste. Le Quichotte croyait en ses rêves et s’est réveillé et toi, tu n’as jamais cru à tout cela ! Allende est mort, il a appelé les gens du peuple, comme toi, à ne pas se sacrifier en vain. Il aura des rues, des livres et des statues, et toi si tu donnes ta vie bêtement, peut-être une ligne au mieux dans un livre. Tu penses bien que les chefs qui s’inventaient des guerres imaginaires dont ils étaient évidemment les généraux, qui poussaient le peuple à aller se battre avec des fourches et de la confiance, auront une pensée pour toi dans leurs futurs discours, dans quelques années. Tu feras partie des « camarades tombés » dont ils seront les très vivants représentants et commémorateurs, et ils récolteront applaudissements, petits fours et admiration au lieu des huées, des pierres et du mépris qu’ils mériteraient, pendant que de toi ne resterait même plus rien à donner à manger aux vers.

1.5. — Qu’est-ce que tu veux de moi ?

— Que tu les aides à reconnaître des marxistes belliqueux qui voulaient user d’armes pour soulever le pays. Dont tu sais très bien qu’ils auraient aussi tué s’ils avaient été de l’autre côté, qui mourront en guerriers qu’ils avaient voulu être, ceux que tu as cessé très rapidement de fréquenter pour te rapprocher des mouvements chrétiens.

Je vois bien qu’il parle autant au militaire présent qu’à moi, et fait entendre à celui-ci ce qu’il a envie, au risque de déformer la réalité.

— Tu me demandes… de… trahir ?

— Survivre. Et aider la justice. Donne quelques noms et qu’on en finisse.

— Pourquoi ne me relâchent-ils pas alors, si je n’ai rien à voir avec ça.

1.6. — Parce que tu as été proche d’eux dans tes égarements poétiques, même si tu t’es repenti très vite dès que tu as compris qu’ils étaient fous et irresponsables. Ils vont payer pour ça, toi, voilà, tu as donné un peu en étant là, maintenant collabore avec la justice…

(En français) Les Forces Armées.

(Toujours) Les autorités du pays. Qui jusqu’à voir que c’était une impasse ont permis à Allende à sortir, pendant des mois, de la mouise dans laquelle il s’était mise.

(Encore) Collaborer…

— Il faut y aller, maintenant, Monsieur, je ne peux vous laisser plus de temps — lui dit le militaire en lui tirant un peu le bras pour le faire reculer.

(Sans varier) Merde, oublie ce mot !

— (Idem) Collaborer…

1.7. Il fait quelques pas vers la sortie, excédé.

(Imperturbablement dans la langue de Molière, mais en plus fleuri) Tu fais chier, Jean ! Arrête de vouloir jouer au justicier, au pur, reviens sur Terre, imbécile ! Tu crois qu’on n’est pas en train de se décarcasser pour toi, l’ambassadeur de France, les gens que tu as connus à l’église et moi ? Pour que tu me fasses ta comédie, maintenant ?

Un deuxième soldat entre et fait signe à Juan que l’entretien est terminé, attiré par les cris et sans doute énervé par le fait que nous n’ayons pas suivi les consignes.

— Réfléchis, Jean, réfléchis un peu dans ta vie de temps en temps ! Et pense aux autres, à ceux qui t’aiment.

— Et comment veux-tu que je me regarde dans la glace après, si je trahis ?

1.8. — Au moins tu auras des yeux pour le faire. Tes anciens amis sont fichus, de toute façon. Tu peux les accompagner ou t’en sortir. Et si ce n’est pas toi ce sera un autre, plus malin, qui les livrera. J’ai pu arguer du fait que tu sois Français pour t’aider, mais ta nationalité ne te rend pas tout-puissant, le Chili est grand, tu peux aussi disparaître un jour. S’il te plait, ne fais pas l’idiot, pas cette fois, coopère ! Réfléchis, Jean, réfléchis un peu dans ta vie de temps en temps. Et pense aux autres, à ceux qui t’aiment.

1.9. Juan a dit ça en marchant vers la sortie, poussé discrètement mais fermement par l’homme qui venait d’entrer dans la pièce. Je reste seul un moment. Lorsque que quelqu’un revient c’est pour me mettre un autre coup violent sur le crâne. Je tombe. On me transporte en me trainant à moitié. On me bande les yeux, on me fait entrer dans une salle qui pue encore plus que les autres, je ne pensais que c’était possible, où je sens des présences, des souffles et des bruits de métal, puis mon corps est agrippé par plusieurs mains et s’envole. Je me retrouve accroché la tête vers le bas, balançant douloureusement et aveugle pendant qu’à côté de moi une femme hurle.

Vous n’êtes que de la merde ; vous n’êtes pas des prisonniers de guerre ; on respecte un prisonnier de guerre parce qu’il a lutté pour un idéal, il a lutté pour sa patrie ; vous autres, vous êtes prisonniers politiques, vous êtes des traitres à la patrie, et ces gens-là, on les châtie, on les écrase, on les fusille !
Un soldat chilien

1.10. Lorsque j’ai le droit de retrouver le sol et ma tête sur les épaules, je m’aperçois, dans une semi-conscience, que j’ai été déposé à côté d’un « homme ». Il a ses poings fermés mais semble encore souffrir par procuration. Le presque cadavre résiste encore sans lâcher d’autre son que ses cris. Cet « homme » je le reconnais il n’a plus la beauté que je lui ai connu jadis, ses cheveux longs ne sont plus que des loques arrachées à sa personne, dont quelques indices manifestent la violence de l’opération,

« comment pourra-t-il se regarder dans un miroir, lui ? »

cet homme je le reconnais il n’aura plus assez de ses mains pour cacher sa tête de cicatrices, qu’il est loin pour lui ce temps où cette dure chaise qui meurtrissait ses fesses mal assises lui semble être un Age d’or puisqu’il était étudiant. J’ai blêmis. Le militaire a dû penser que l’exercice pédagogique avait été efficace : retour dans le huis clos de la pièce de départ. Je suis brisé, par les uns et les autres.

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