3.1. On frappe à ma porte. Le judas m’indique que c’est mon ex-étudiant qui revient voir son ancien professeur, après son « travail ».

— Que s’est-il passé ici ? Pourquoi votre bibliothèque se trouve-t-elle dans la cour en morceau ?, on dirait qu’elle a été brisée à la hache.

— J’ai fait du ménage. Ça sent mauvais les livres, ça jaunit, ça moisit, je les ai donnés à manger aux souris. Tu ne trouves pas la pièce plus claire maintenant ? Et puis ça fera du bois pour l’hiver prochain…

— Dans neuf mois…

3.2. — Je vais acheter une cheminée et me mettre à la musique : les mots mentent. Eux aussi. Seules les notes sont innocentes.

— C’est vrai ?

— Contente-toi d’y croire.

— Bien, j’ai compris. Comment avancent vos démarches ?

Ah, tiens, ça faisait longtemps qu’on s’intéressait à moi et à ce que je devenais. Cela m’étonnait aussi.

— Il y aura une solution. La France ce n’est pas si incroyable qu’on le dit. Paris est froide, les parisiens antipathiques, c’est un vieux pays qui ronfle sur ses lauriers.

— Pourquoi me parlez-vous de la France ?

3.3. — Ah oui. Tu n’as pas suivi le fil de mes pensées. Je voulais que tu la visites quelques années, histoire que ça se tasse ici un peu, et qu’on t’ait oublié.

— Me faire exiler ?

— Ecoute, la solution ne me parait pas idiote… Beaucoup de gens qui ont quelque chose à se reprocher, ou à sauver, comme leur peau, essayent de sortir. Il suffit d’être dans le bon wagon. Tous ne mènent pas à la mort…

— Mais, je laisserais ma femme et mon fils nouveau-né, seuls, ici ?

— Risquent-ils quelque chose ? Ta femme était-elle une agitatrice marxiste ?

— Non, ce n’est pas vraiment le genre…

— Je sais, j’essayais de plaisanter. Fais un effort, fais au moins semblant de rire, et le respect pour les vieux ?

3.4. — J’aimerais bien…

— De toute façon ta femme sait prendre l’avion ? Offrez-vous une vie européenne quelques années : le changement ça vous sauve un couple. Il y a l’Espagne qui pourrait lui plaire, question régime politique. Et puis, tu sais, les villes avec une histoire au-delà du XIXème siècle ça a son charme aussi… Madrid, Barcelone, l’Andalousie, c’est magnifique l’Andalousie !

— Vous connaissez ?

— Non. Ou seulement dans les livres, c’est peut-être pour ça que je la trouve magnifique !

— Ça me parait fou.

3.5. — C’est un bon début ! J’ai eu un petit contretemps malheureux pour approfondir le projet, mais j’espère avoir de grands horizons pour toi : la RFA, l’Angleterre, la Suède… Evitons les EUA, on ne sait pas trop qui est de mèche avec qui dans tout ça, et Nathaniel Davis est un cuistre qu’il vaut mieux éviter…

— Jamais Cristina ne va me laisser…

— Déjà, tu ne lui en parles pas : savoir se taire est une qualité dans ce monde-là. Et puis si elle t’aime elle te comprendra. Sinon c’est qu’elle n’en valait pas la peine, et le monde en porte des milliers aussi belles qu’elle !

Il garde la bouche ouverte.

— Tais-toi. Il est normal que l’idée te rebute dans un premier temps. Elle est trop récente, trop abrupte, là, pour toi. Laisse-toi le temps de l’apprivoiser un peu. Non ?

3.6. Une larme coule sur sa joue. Il se met à trembler un peu et éclate d’un sanglot profond, déchirant, déchiré, j’ai devant moi une pierre foudroyée par le chagrin, une grande blessure avec une fissure profonde d’où s’écoule un long pleur.

— Ton travail ?

— Oui. (Entre les sanglots, les narines humides, et les reniflements on s’excusera auprès du réalisme d’avoir recousu des propos aussi fragmentés que celui qui les a tenus.) Je voulais éviter le supplice de l’électricité. J’ai donc mis au point quelque chose que je pensais plus doux. J’ai attaché un homme, solidement, de manière qu’il ne puisse pas bouger. Je lui ai mis une pince à linge sur le nez pour qu’il soit obligé de respirer avec la bouche. Et une grande bassine en hauteur au-dessus de lui s’écoulant goutte à goutte dans sa gorge. Il fermait la bouche, alors j’ai trouvé des outils pour l’obliger à la tenir ouverte. Qu’il ingère peu à peu les litres d’eau qui se trouvaient sur lui. Je pensais qu’ainsi, en sentant les effets de l’eau, il craquerait et parlerait. Les collègues trouvaient ça inventif, ils voulaient donner mon nom à la technique, quelle honte ! Aujourd’hui un est revenu avec des informations sur le supplice de la goutte d’eau. J’ai dû me forcer à sourire à ces blagues, sans pleurer, par quelle force ai-je pu feindre toute la journée ? J’ai vu cet homme qui priait en silence. Il ne pouvait pas bouger, mais il fermait les yeux et je suis intimement sûr qu’il priait. Comment puis-je encore oser aller à l’église après ça ?

3.7. Je n’ai pas besoin de toute cette confession pour croire en sa détresse et à l’horreur que vivent et font vivre ces hommes aux détenus. Me voilà devenu confesseur à mon insu, moi qui ai toujours détesté cette race de voyeurs abjects, aurais-je la force de me couper les oreilles comme je me promettais de leur faire en cas d’accession au pouvoir ? Mais je sens qu’il a besoin de parler, alors je l’écoute, jusqu’au bout, pour partager un peu de sa peine, en espérant que ça lui fasse du bien.

— Et puis les collègues ont voulu instaurer une sorte de jeu : savoir qui perfectionnerait la technique. Un autre a repris mon dispositif avec une femme. Je n’ai jamais vu un regard aussi fier. J’ai ressenti de la douleur physique lorsque je l’ai croisée, comme si ses prunelles venaient s’enfoncer dans les miennes. Il a rajouté le portrait de son enfant à l’entonnoir, percé au niveau de la bouche, comme s’il crachait dans la bouche de sa maman. Et lui a dit en commençant : « regarde, ton fils hait tout ce que tu as fait à notre pauvre pays. Parle si tu veux avoir une chance de le revoir pour te faire pardonner ! ».

3.8. Son regard se perd dans le vide s’enfonçant dans le dégoût, les souvenirs, un autre monde comme une échappatoire ? Est-ce que c’est encore humain ce corps à côté de moi, qui agrippe ma main pour ne pas perdre pied dans cette réalité, refusant encore de basculer dans la folie, incapable de se raccrocher à son Dieu dont il se sent sans doute plus indigne qu’Adam après avoir mangé du Fruit défendu, et comment croire aux hommes lorsqu’on les voit capable de ça…

— J’ai vomi sous la douche. J’ai été écœuré à la vue des premières gouttes. Je me suis vomi dessus pour essayer d’être moins salequ’avant ; cette saleté est plus profonde que dans la peau. Il faudrait que je me nettoie jusqu’aux os… je ne peux pas. J’ai voulu utiliser un élément pur pour l’avilir, salir, et maintenant j’ai l’impression que moi aussi l’eau-même me crache dessus, que je ne peux laver ni ce que je fais, ni ce que je suis… Je suis crasseux à jamais, sans doute. Jusqu’au bruit de l’eau me donne la chair de poule.

3.9. Il s’arrête encore. J’espère sincèrement être arrivé, là, déjà, au Minotaure et ne pas avoir encore à m’enfoncer plus profond dans l’horreur, mais je dois l’écouter jusqu’au bout, quelle sorte de lâche serais-je si je n’étais pas capable de simplement entendre ce qui lui vit avec tous ses sens ?

— Le type qui priait est mort. Il n’a pas parlé. C’était peut-être un terroriste. On le soupçonne d’avoir fait partie d’un ou plusieurs groupe(s) clandestin(s) dangereux et violent. Lui non plus ne devait pas être au clair avec Dieu… Mais il s’est tu. Et cette crapule est désormais transfigurée. Moi, qui ai servi mon pays, moi qui est toujours été un bon fils, un bon chrétien, un bon élève, un bon mari, un bon Chilien, j’espère un bon mari, me voilà devenu une crapule à mon tour. A sa place.

3.10. Il se mord un poing serré et maintenant plein de morve et de larmes confondues, tellement fort que je m’étonne de ne pas voir encore du sang se mêler à tous ces liquides qui polluent son visage si jeune autrefois, si frais et avenant.

— Je n’ai encore tué qu’un homme. Un seul. Les autres ont été brisés avant. Est-ce que vous croyez que… si je donnais ma vie, je pourrais racheter celle de l’autre ? Si je donnais celle de mon enfant…

— TAIS-TOI ! Tu perds la raison. Du mauvais côté de la crête. Aucune vie n’en remplace une autre ! Ne pense plus jamais à cela ! Tu ne peux pas rentrer chez toi, donne-moi le nom de ton chef et le numéro de chez toi. Tu vas dormir ici.

3.11. Ma gorge est tellement serrée que je me demande comment je respire encore. Il faut le faire. Contribution volontaire à la solidarité envers l’humanité et à sa peine.

— Bonsoir, madame. {Nom que je ne communiquerai jamais}, à l’appareil. Je suis au regret de vous informer que nous n’avons pas terminé notre tâche aujourd’hui. Nous sommes débordés par l’ampleur des ruines que nous ont laissé le précédent gouvernement et il nous incombe d’y remédier au plus vite. J’ai ordonné à mes hommes de veiller ici. Ils dormiront ici-même.

— Ah, je comprends — fait-elle faiblement. — Soit. C’est bien aimable à vous de m’avertir. Bon courage, alors. Merci pour ce que vous faites, je suis fière que mon mari soit sous vos ordres.

3.12. Je raccroche. Je n’ai pas éclaté en sanglot. Je suis resté le {nom}1 jusqu’au bout aux oreilles de cette femme confiante et seule ce soir. Seule…

D’où les hommes vont-ils puiser leur force absurde lorsque l’air se fait solide et pesant et qu’il est douloureux à respirer ?

Note

  1. Une promesse est une promesse et si j’ai pu obtenir la libération de Jean grâce à ce pacte de silence, je le respecterai jusqu’au bout ; vos jugements ne m’importent pas du tout. [Note de Juan]

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