D’après le témoignage de Román Alegría, un des directeurs et fondateurs de Clarín et ami personnel de Darío Sainte-Marie, propriétaire du journal, l’opération [de vente du journal au financier communiste Víctor Pey] résulta en vérité d’un vol violent qui inclut les plus extrêmes menaces à l’encontre Darío Sainte-Marie et sa famille.

La vérité est que Salvador Allende ne put tolérer les critiques modérées et solidaires du journal de gauche, qui avait joué un rôle majeur dans la carrière politique d’Allende, en particulier à son triomphe électoral en 1970. Avec son journal Clarín, Sainte-Marie avait réussi à utiliser politiquement, avec originalité, la presse “jaune”. Profitant du sens de l’humour si caractéristique des Chiliens, il occupa un lieu central dans le marché des journaux, vendant plus de 300 000 exemplaires par jour et devenant une alternative populiste face à la presse de droite. De plus, il réussit à se financer sans aucune aide étatique ou institutionnelle. Gérant comme un entrepreneur raisonnable, Sainte-Marie s’opposa à la politique économique d’Allende, en particulier l’étatisation totale de toutes les banques. Sous des menaces, Darío Sainte-Marie se vit alors obligé de vendre son journal pour la somme dérisoire de 1,2 millions de dollars, bien qu’il fût le second journal chilien le plus vendu. L’épouse de Sainte-Marie, suivant la version de Román Alegría, relate la scène décisive : « Darío dit à Allende : « tu es en train de mettre des roues au pays, mais tu le fais rouler pour toi1, je ne vais pas le permettre. Ou tu arrêtes ceci ou, comme je t’ai fait président, demain je te sors [de la Moneda]. Il revint à la maison très grave et lui confia : « Salvador m’a dit que ou je lui vendais le journal à un prix dérisoire ou il me tuait. Il dit qu’il accusera la droite, qu’il me mettra dans un tombeau (cureña) avec un drapeau et qu’ils m’emmèneront au cimetière. En même temps, comme lors d’innombrables vols de terre et d’entreprises, le Parti Communiste et le MIR ordonnèrent leurs militants d’occuper les locaux du journal pour forcer la vente. Darío Sainte-Marie signa une série de documents et partit en Espagne. La veuve fournit des papiers avec des calculs faits pour la vente du journal avec les formules de paiement. Le propriétaire qui devait apparaître était le financier communiste Víctor Pey. Selon des témoignages, Pey a reconnu l’authenticité de ces documents, mais a toujours nié obstinément avoir été le prête-nom ou d’avoir exercé des pressions sur Sainte-Marie. Alberto Gamboa, un autre des plus anciens collaborateurs et directeurs de Clarín, dit aussi qu’à cette époque Sainte-Marie vivait une situation personnelle très dure et que « l’idée d’Allende était d’être socio et de piloter la ligne politique du journal et jamais il2 ne dit il ne donna d’explication concernant la vente »3. Sainte-Marie confessa au sénateur de gauche Alberto Jerez (Gauche Chrétienne) : « j’ai perdu ma femme, mon journal et ma patrie ». Pey acquit, à un prix très bas, toutes les actions du Consortium Publicitaire et Journalistique S.A., duquel Clarín faisait partie. (…)
Víctor Farías, Los documentos secretos de Salvador Allende. La caja de fondos en la Moneda, 53-55

Notes

  1. “Le estás poniendo ruedas al país, y te lo estás llevando”. La phrase de Sainte-Marie, rapportée par l’épouse puis V. Farías, n’est pas évidente. Sainte-Marie semble reconnaître qu’Allende fait du bon travail mais que lui et les siens s’approprient ses résultats, comme une classe dominante d’un régime communiste ne faisant rien de plus que prendre la place des anciens maîtres.
  2. Difficile de savoir s’il s’agit d’Allende ou de Sainte-Marie.
  3. “dio luces de la venta”.

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