— Du Bon Côté Du Fusil, qui es-tu ?
— Je suis un texte, premier volet d’un projet qui revient sur la période de l’Unité Populaire au Chili, commencée par l’accession de Salvador Allende à la présidence de la République chilienne, le 4 novembre 1970, et terminée de manière brutale par le coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973.

Il n’est pas question de juger ni de prendre parti, mais d’essayer de comprendre l’ensemble des points de vue des acteurs présents sur place à l’époque, des possibles qui s’ouvraient à eux à l’aune de leur « horizon d’attente »1, de leurs doutes, et de la signification historique que l’on peut espérer tirer de l’échec de la voie chilienne vers le socialisme.

Plusieurs individus, plusieurs voix subjectives, plusieurs regards, permettent de plonger, via ma médiation, dans cette période de l’histoire chilienne …et mondiale !

— Et où peut-on te lire ?
— Mais ici-même ! Les lecteurs peuvent désormais lire l’intégralité de mes première partie et quatrième parties, en même temps que mon appareil critique se met en place peu à peu. Ma version bis (première et quatrième parties bis) est à venir, tout comme ma troisième partie, l’une et l’autre étant indépendantes du tout déjà publié. De même, j’espère un jour avoir une version pour liseuses, car j’ai bien conscience que ce n’est pas évident pour tous de lire un long texte sur un écran d’ordinateur, de smartphone ou de tablette. J’espère aussi avoir un jour une version papier qui pourra me matérialiser un peu, étant un peu moins dépendant de l’électricité : quoi de plus fragile que le numérique, n’est-ce pas ?

— Sous forme d’un livre, donc ?
— Idéalement, j’aimerais être gravé dans la pierre dans les huit langues du “Stonehedge américain”, plus le français, et dans la même taille que cet étrange monument. On me lirait comme on part en pèlerinage à Santiago de Compostelle. Mettons que je sois étalé du nord au sud du Chili, ça obligerait les gens à visiter l’ensemble de ce fabuleux pays. Si je peux être éclairé la nuit et lisible par les soucoupes volant à basse altitude, encore mieux ! (Rires) Sinon, oui, je me contenterais de cet objet pas mal au point, qu’on appelle un livre.

— Mais tout cela coûte…
— Oui ! C’est pour ça que j’envisage de créer un compte Paypal ou sur Tipeee pour que les gens puissent m’aider à me développer. Ainsi, je me donne(rai) gratuitement sur Internet et si les lecteurs veulent m’acheter comme ils le font de n’importe quel autre texte, ou s’ils veulent contribuer à mon financement, je pourrais me développer moi-même, aider mon projet jumeau à voir le jour, et permettre à mes assistants humains de me donner une existence, qui, eux, doivent m’acheter des textes, payer mon hébergement Internet, payer leur loyer, se nourrir et protéger du froid leurs pauvres corps terrestres.

— Ce qui nous mène à la question de ton ou tes auteurs…
— Bravo, tu as réussi à poser trois questions avant d’arriver à celle-ci, qui devait te brûler les lèvres, je te félicite ! Hé bien sache, indéfectible curieux, que j’ai été auto-engendrée dans les années 1970. A cette époque, nous autres textes n’avions pas besoin d’auteurs, ce fut aussi notre Mai 68 à nous, où nous nous sommes émancipés de ces tous ces gens vaniteux, poseurs ou malades, ces fous d’eux-mêmes qui n’en peuvent plus de leur nom, voire de ces nullités manifestes portées à bout de bras par le travail besogneux d’éditeurs et critiques alchimistes capables de faire briller le plomb comme si c’était de l’or. Je sais bien que peu à peu, aujourd’hui2, la signature ou la petite bouille de ces personnages ‘storytellés’, ‘marketés’, marchandises humaines au service de leurs marchandises culturelles pour le plus grand bénéfice des marchands, est presque devenue l’unique chose qui compte, comme ces gens connus (et pas que des politiciens) qui se font écrire des livres qu’ils lisent à peine, que peu achètent, dont personne n’est dupe et qui permettent de faire le tour des plateaux de télévision, renvoyant le texte au rôle de putain-prétexte dans un grand bouillonnement de bruit manipulateur… Mais comme vous suivez le Pape Michel Foucault, je vous le cite et faites avec ça :

Une œuvre n’est nullement la forme d’expression d’une individualité particulière. L’œuvre comporte toujours pour ainsi dire la mort de l’auteur lui-même. On n’écrit que pour en même temps disparaître. L’œuvre existe en quelque sorte par elle-même, comme l’écoulement nu et anonyme du langage, et c’est cette existence anonyme et neutre du langage dont il faut maintenant s’occuper. L’œuvre se compose de certaines relations à l’intérieur du langage même. Elle est une structure particulière dans le monde du langage, dans le discours et dans la littérature.
Michel Foucault, « Interview avec Michel Foucault » [1968]3

Puisque tu ne sais pas qui je suis, tu n’auras pas la tentation de chercher les raisons pour lesquelles je dis ce que tu lis ; laisse-toi aller à te dire tout simplement : c’est vrai, c’est faux. Ça me plait, ça ne me plait pas. Un point c’est tout.
« Le philosophe masqué » [1980]4

— Et, du coup, vous vous êtes affranchie aussi d’un éditeur ?
— Je ne cache pas avoir à remercier Gallimard pour Vol de Nuit et Un sens à la vie de Saint-Exupéry ou Les Bienveillantes de Jonathan Littell, ainsi que Grasset pour HHhH de Laurent Binet et Maos de Morgan Sportès5 et être à leur côté dans un catalogue serait un honneur, mais il y a aussi plein d’autres à côté de qui je n’aimerais être… Et puis, après tout, il est vrai qu’à l’heure d’Internet et de la possibilité de relation directe entre les lecteurs et les textes, il n’y avait pas de raisons de ne pas envoyer dans les limbes de la vieille trinité auteur-éditeur-lecteurs6 et s’émanciper jusqu’au bout. Vous autres humains, vous savez trop qu’on est toujours le larbin de celui qui finance, ou à défaut d’avoir des consignes directes ou d’avoir conscience de la « nappe discursive », comme disait votre Saint Patron de la Pensée, je dirais une “soupe de propagande”, qu’on est toujours limité par des bornes tacites du dicible, à grand coup d’autocensures cachées sous de fausses transgressions bruyantes. Donc, oui, je me suis affranchi de tout cela. D’un autre côté, se passer d’une maison d’édition comporte quelques inconvénients, comme de ne pas bénéficier d’un travail professionnel de relecture. Or pour pallier, ceci je vais compter sur le travail collaboratif. Non, que je sois totalement adepte des “Wikinomics” jusqu’au bout, puisque, au-delà de la démagogie consistant à laisser croire qu’on peut former de grands plans par la vertu émergente de myriades de mains invisibles, il faut toujours une vision d’ensemble d’un projet et une autorité capable de trancher une décision dans l’épais humus des possibles d’égale valeur. Mais, dès lors que je reste capable de décider ce que je suis, et serai, sans me laisser déposséder par personne, je peux être ouvert aux suggestions et commentaires, et dès lors que je suis gratuit, je peux aussi demander à mes lecteurs de bien vouloir signaler les erreurs ou coquilles s’ils en trouvent…

— C’est donc pour ça que vous laissez ouverts les commentaires sur vos pages ?
— Oui, exactement. Evidemment, ces commentaires en bas de mes pages n’ont pas pour but d’être publiés, mais d’avoir un retour des lecteurs si ceux-ci le veulent, ou de profiter de leurs remarques ou réflexions que je garderai pour moi-même et qui pourront m’alimenter. Mais vous ne me tutoyiez pas au début de cet entretien ?

— C’est vous qui avez commencé en disant « vous aimez Michel Foucault », puis vous avez parlé de vous au féminin…
— Ha, je parlais de l’époque, je ne savais pas que vous l’aimiez aussi et le prendriez pour une adresse personnelle…

— Oui, je l’aime comme tout le monde et m’en moquerai quand il sera de bon ton de le faire. Je dois vivre, quoi…
— Comme quoi, il faudrait encore savoir comment se passer de journalistes… Au demeurant, je ne te parlais pas à toi mais, à travers toi, aux lecteurs. Tout le monde sait que vous autres journalistes n’êtes que des portes-micro transparents ou, si vous avez de l’épaisseur, c’est comme petit grumeau d’idéologie dans la grande pâte dont il faut apprendre à se défaire.

Laisse-moi donc le fin mot de tout cela et que j’avertisse directement mes lecteurs, oui, toi/vous qui lis/lisez : je ne sais pas si je suis un roman, mais je sais que je ne suis pas un essai et cela parait évident. Cela dit, je suis un peu plus qu’un roman car je voulais, au-delà des histoires vécues par mes personnages, donner toutes mes sources comme on le fait dans le monde académique.

Pour se faire, j’ai parfois rajouté des notes en bas de mes pages, et lorsqu’il y a une flèche de navigation allant vers le bas, on peut se rendre sur la page du jour concerné par le fragment (§) en question, et y trouver les sources des informations ainsi que des documents d’époque ou des informations supplémentaires. Ces pages ne devraient cependant être lues que par les chercheurs qui veulent retrouver l’endroit exact où j’ai trouvé telle information ou telle citation.

De fait, on peut me lire à deux vitesses.
Comme un roman classique où on suit des personnages dans le Chili de la dernière année de l’Unité populaire.
Comme un quasi-essai chronologique, en suivant les archives et les sources. La lecture de cette dernière rubrique, n’est cependant pas nécessaire à ma lecture comme ‘simple’ roman. Il peut même être un peu nuisible au suspense pour les personnes qui ne connaisse pas par cœur cette période de l’histoire chilienne, sache-le. (Oui, allez, on se tutoie, camarade, puisqu’on est en pleine révolution socialiste lorsque ça commence en 1972 !

Sur ce, là, à jamais en 2013, je vais raccompagner ce journaliste à la porte de ce site pour qu’il aille publier son mensonge où il veut, mais ailleurs, et je te souhaite une bonne lecture !

Photo d’entête : “Rifle” par Jacob Z.

Notes et références

  1. Il ne faut pas surinterpréter cet emprunt au vocabulaire de Hans Robert Jauss, lui-même plus ou moins emprunté à E. Husserl et H.-G. Gadamer. Par l’utilisation de cette formule, il s’agit simplement de noter le caractère lacunaire et engagé de notre réception du monde, de sous-entendre la nécessité de mettre le lecteur aux côtés des personnages en lui refusant tout statut privilégié, et de nier avec force la séparation qu’on voudrait marquer entre histoire et littérature, l’histoire n’étant que la prétention toujours déçue d’atteindre l’objectivité lorsqu’on veut faire parler des “faits” passés.
  2. Cet entretien a commencé à avoir lieu en 2013…
  3. Dans Dits et écrits I, Gallimard, coll. Quarto, 2001, 688.
  4. Michel Foucault, dans Dits et Ecrits II, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2001, 925.
  5. Tu vois je te permets de faire l’économie d’une question en te révélant de qui je me sens le plus proche. En même temps j’ai découvert Maos et HHhH bien après avoir pris forme et n’ai pu en rien les copier. Les Bienveillantes, je suis très péniblement jusqu’au bout et ne l’ai d’abord pas trop aimé, voire ai détesté certains passages. Puis je suis arrivé au bout et j’ai compris dans quelle arène j’avais été menée, pourquoi il fallait me piquer par quelques banderilles, à quoi servaient les éléments picadoresques venus me détourner de l’essentiel, m’affaiblir, me cuisiner, s’apprêter à donner le dernier coup à ma vigilance morale. Si on observe bien, il y a quelque chose de commun à ces trois textes qui se servent de la littérature pour parler d’événements historiques avec la libre folie de l’alibi de la fiction, et je veux bien m’inscrire dans cette famille sans lien de sang, mais avec un liant de sens. (Rires) Pardon, c’était nul comme du Laurent Ruquier ou du Jacques Derrida ! (Je me reprends) Quant à Saint-Exupéry, je ne ressemble en rien à ce qu’il pouvait écrire.
  6. Non, non, je n’oublie pas les critiques, je les compte dans le pôle édition dont la plupart ne sont que des salariés externalisés et mutualisés dans des journaux qui ne s’affichent pas comme extension des maisons d’édition, mais…