§13. Le bruit du moteur est implacable, et à l’arrière du camion tout rond, les meilleures volontés désireuses de se parler un peu seraient découragées. Mais nous sommes plus que des meilleures volontés et le quatuor improbable que je forme avec trois camarades, un Yougoslave, un Italien, un Chilien, sommes comme un petit échantillon du POUM espagnol, sa revanche, son meilleur espoir. Nous sommes les héritiers de la Commune, de Madrid, de Spartacus, les petites briques d’une tour qui doit rejoindre le soleil et faire chuter tous les rois et les fantômes qui les servent, mais qui va pour le moment, et en attendant, vers Valparaíso. Assis sur des malles lourdes que nous devons décharger à notre arrivée. La communication n’est pas des plus faciles avec ces trois encore étrangers, au moins par la langue, qui essayent d’échanger. Alors le Yougoslave, long et fin, Laurel, et l’Italien, petit, rondouillard et barbu, Hardy, ont entamé une discussion surréaliste dont le Chilien et moi sommes les spectateurs d’abord divertis, puis vite étonnés par sa longévité. L’un lance une référence culturelle ou un nom de lieu du pays de son interlocuteur, et ils s’extasient mutuellement ou font des grimaces. « Roma, ah, Roma ! La Fontana di Trevi ! » et l’autre répond par une grimace pour montrer qu’il ne l’aime pas, avant de se voir contredit par le premier. Et ainsi pendant deux heures. Je fais mes grimaces pour la Tour Eiffel, lève le pouce pour les Châteaux de la Loire (sans pouvoir préciser cependant que ce sont des symboles de l’exploitation et qu’il faudrait les transformer en salles du peuple), fais ironiquement le salut militaire pour le général de Gaulle, et on a bien ri. C’est long toutefois, deux heures… Heureusement que j’ai acheté le Siglo ce matin, 4 escudos très bien dépensés puisqu’ils me permettent d’échapper de temps en temps à cette discussion, si on peut appeler ça comme ça. Des momios des hauts quartiers ont été condamnés à payer 1100 escudos pour avoir refusé de mettre le drapeau national chez eux lors des Fêtes de la Patrie, ce qui est pourtant obligatoire au Chili1: « avec cet argent, nous réaliserons des œuvres sociales » dit l’Intendant de Santiago2. Nous saluons la décision et sommes heureux. Mais comment se réjouir lorsque 1000 kilos de margarines et de beurres ont été brûlés criminellement dans un quartier populaire, cette nuit. Quelques députés Français en visite au Chili pour quelques jours, dont Alain Peyrefitte, sont reçus aujourd’hui par Allende. Oui, oh, le Louvre, super, le Louvre ! Au secours…

Heureusement nous finissons par nous arrêter. On nous libère de notre camion et c’est avec une énergie à revendre que nous déchargeons tout dans l’arrière-salle d’une petite boutique, tenue apparemment par un compagnon sympathique. Et nous allons manger vers le port, en compagnie des éléphants de mer qui se prélassent au soleil. Puis découvrons l’horizon à l’ombre des murs colorés des collines de la ville côtière. Et la journée passe ainsi dans l’oisiveté.

Le soir nous dormons dans l’appartement d’un camarade, un type super sympa qui nous a montré la ville, aujourd’hui. Sans emploi, de retour dans sa ville natale après une expérience douloureuse à Santiago, de nature sentimentale, m’expliquera Natalia, lorsqu’elle nous rejoint le lendemain dans la journée. L’appartement est tout petit, dans une población de la ville. Le fils, longue asperge aux cheveux longs, est installé sur un canapé dans un coin du salon de sa mère, une grosse femme rieuse et accueillante. Les deux sœurs, étant des voisines, viennent régulièrement rendre visite à la matriarche avec leurs petits à elles : la famille s’est un peu étendue mais reste unie. Le mobilier est sommaire, dépareillé. Les affaires des uns et des autres cohabitent dans une même armoire, même si la mère a sa propre chambre ; simple, sans fioriture, sans aucun extra, il semble pourtant ne manquer de rien d’essentiel dans ce lieu de vie. On ne peut pas dire qu’il soit sale, mais ses murs sont décrépis, gardant quelques traces de gribouillis (d’enfants ?), de bouts de journaux arrachés sans que l’effet esthétique soit réussi comme dans une œuvre de Jacques Villeglé, strates de vie mal cachées par une couche de peinture trop fine. La convivialité semble remplacer l’intimité : il y a peut-être des années que la maman n’est plus qu’à ses enfants et le fils ne ramènera pas son éventuelle fiancée à la maison, lorsqu’il se sera remis de ses déboires, mais ils vivent ainsi tous en une sorte de communauté unie et soudée, de ce que j’en vois, où l’individu a une frontière très poreuse et se trouve inséré dans le groupe avec lequel il vit, en symbiose. Mais pourquoi ne pas repeindre ces murs ? Il suffirait de peu pour que cet appartement gagne un degré dans le convenable…

— Ainsi sont les gens. Ils vivent dans un environnement et ne le voient plus. Il devient naturel. Ils ne pensent pas qu’ils pourraient le changer. Au fond il n’y a que toi qui vois ces murs comme cela. Eux se regardent dans les yeux. N’ont pas froid. Mangent presque à leur faim. Ça suffit à leur existence.

Natalia. Comment s’est-ce fait ? Toujours est-il que nous avons quitté le groupe, et sommes sur la plage, un léger vent venant soulever ses cheveux. Nos corps se sont rapprochés sous le bleu foncé pur que les mouettes strient sans s’arrêter. J’ai déposé mon bras autour de sa taille. Ce qui était devenu une évidence ces derniers jours est désormais naturel, et nous marchons ainsi d’un même pas.

C’est là, bordés par le bruit du ressac, avec la complicité lointaine, – comme chaperonnés – d’un chien errant qui nous suit depuis un bon quart d’heure maintenant, nos pas s’effaçant dans le sable, après avoir parlé de beaucoup de choses et d’autres, qu’elle me parle pour la première fois de son fils. Où j’apprends de sa bouche qu’elle va déménager. Et où, réfugiés dans une cabane côtière dont elle avait la clef, je découvre que, nue, elle est encore plus belle.

Notes

  1. Ça l’est toujours en 2013.
  2. Le poste d’intendant, créé au XIXème siècle par voie extra-constitutionnelle par Diego Portales, étaient (et sont toujours) « des agents directement liés au Président de la République, nommés par ce dernier, responsables devant lui et ayant pour principale tâche d’accomplir ses ordres », ZAMORANO-GUZMAN Cristián A., [2008] « Centralisme portalien, concepts schmittiens et carences de légitimité de la Constitution chilienne de 1980 », Amérique Latine Histoire et Mémoire. Les Cahiers ALHIM [En ligne], 16 | 2008, Publié le 1er décembre 2009, consulté le 8 novembre 2013. URL : http://alhim.revues.org/3094.

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