§5. La ville et ses lumières se reflètent sur l’asphalte mouillé. La pluie, en se répandant, nappe le sol où le monde revit dans un reflet parfait, quoique tremblant, enfant encore chétif, au point de rendre le monde presque réversible. Comme un vêtement qu’on pourrait retourner lorsqu’il est sale : si la Terre est souillée, il suffirait de marcher la tête à l’envers. Je me souviens alors, au milieu de ces deux mondes, que j’ai encore une petite mission à réaliser pour un poète, un ambassadeur du Chili en France ou un membre du secrétariat du Parti Communiste Chilien, je ne sais trop, mais qu’il faut dans tous les cas que je mène à bien après ces journées de fête. Et au bout de tout ça, même porte, mêmes volets bleus et portails à l’unisson. Même galère pour revenir. Même trac. Même femme qui m’ouvre la porte mais avec un air détendu, ce soir.

— Salut, Jean — voulant faire un effort pour ne pas prononcer la “j” à l’espagnole, je deviens presque Yann — Entre ! Je te présente Rodrigo, un ami à moi.

Nous sommes donc trois, ce soir. Et cette présence masculine sans doute permet-elle à la maitresse de maison (« Natalia » m’a-t-elle répondu lorsque je lui ai demandé timidement) et mon hôte en l’absence d’Agustín, d’être plus rassurée, un mâle apprivoisé la protégeant probablement de l’agression potentielle d’un mâle inconnu. J’accepte le verre qu’elle me propose et prends place sur le canapé en face d’eux. Je découvre à cette occasion la décoration de cette maison modeste, désordonnée, comme en chantier. Beaucoup de choses se bousculent : ma journée à raconter dans un espagnol hésitant, la France, le mur écaillé, les terribles yeux noirs de Natalia, le retour d’Agustín, les livres mal rangés dans la bibliothèque, les gestes des deux personnes de sexes opposés qui me font face (+ deviner la nature des liens qui les rassemblent ce soir), la Révolution, le travail auprès duquel je dois aller me présenter prochainement, Neruda, un autre et certain Pablo apparemment cher à Natalia, ses yeux noirs décidément encore qui témoignent de la force apparente de son caractère… Je ne sais combien de temps passe à cette conversation triangulaire qui nous amène dans le plus profond de la nuit. Et qu’il faudra bien clore pour aller nous coucher. Mais qui va se coucher dans cette maison et où précisément ? Les réponses me sont vite apportées par Natalia qui m’indique ma chambre, petite, sombre, avec son matelas posé à même le sol et des draps dont j’ignore s’ils ont été utilisés ou s’ils m’attendaient, mais qui ont le mérite d’exister. Saluant mes hôtes, je m’engouffre dans mon lit et mes rêves pour clore cette journée bien chargée. Quelques portes font du bruit des verrous se tournent, je ne sais qui, quelle porte, je suis dans mon noir, rivé à mon lit et le monde extérieur comme l’avenir sont des mystères que je n’ai plus la force pour le moment d’aller découvrir.

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