§16. Nous marchons vers le Grand Palace. Natalia me narre un peu qui est ce Tito Fernández que nous allons voir et écouter : ses aventures en Bolivie où il a été incarcéré du fait de se trouver au milieu de la guérilla guévariste (et qui se nourrit un peu de cet épisode héroïque comme de l’aura du révolutionnaire assassiné), ses rapports avec l’omniprésente famille Parra dans la culture chilienne actuelle, et puis la sorte de parrainage obtenu de l’incontournable Pablo Neruda. Le chanteur a donc des références et je suis sûr de l’aimer déjà puisqu’il me permettra de passer une soirée (notre première !) avec Natalia, seuls tous les deux sans Pablito gardé par je ne sais qui ce soir (son père peut-être ?).

Une publicité dit, dans le Siglo de l’homme qui est à côté de moi, pendant que nous attendons l’arrivée sur scène du chanteur, qu’avec l’accord entre la CORFO et l’entreprise Pegaso ce sont 60 000 camions et bus qui sont prévus, 60 000 camions et bus qui serviront à alimenter le pays, là où ceux des conspirateurs sont à l’arrêt. Qu’ils rouillent, ils font partie du passé.

Nous fabriquerons 60 000 camions et bus, vous entendez ?
J’entends : nous en fabriquerons 60 000 !
Publicité pour la CORFO, El Siglo

Et puis les applaudissements retentissent lorsque l’homme entre sur scène avec sa guitare.

Son concert se déroule presque sans discours, puisqu’un concert de chanteur engagé n’est pas entièrement un meeting politique, mais n’est pas non plus trop éloigné de la réalité quotidienne que nous vivons actuellement. Enfin, c’est une soirée de “répit” tout de même : nous ne déchargerons pas de vivres, nous n’assurerons pas de tour de surveillance à veiller sur les fabriques tenues par les camarades pour les protéger des attentats fascistes, si nombreux en ce moment, nous n’irons pas non plus dans des files d’attente pour se procurer de quoi vivre. La femme que j’aime se tient accrochée à mon bras. Ce n’est pas un engagement d’une grande force mais déjà un pas discret, la première manifestation publique de notre rapprochement intime. Je suis heureux et fier d’être à ses côtés. Car je ne suis ici non pas comme en représentation avec ma bourgeoise, porteuse d’héritiers et de bijoux qu’on traine avec soi comme le représentant de commerce emporte sa valise pleine de spécimens des colifichets qu’il doit vendre, pavillons vivants de l’exposition – universelle, si possible – qu’ils veulent faire de leur richesse personnelle. Mais comme le compagnon d’une porteuse de projets, de rêves et d’actions sociales ! Des vraies. Des profondes. Pas simplement du supplément d’âme et de la charité vaniteuse à la manière du catholicisme social.

Pendant que Tito chante, déclame, scande, motive, je me permets de la caresser tendrement, discrètement, sur la pointe des doigts, pour sentir son corps au bout du mien. Parfois nos mains se joignent franchement mais se perdent dès qu’il faut applaudir. Pour se rechercher à nouveau. Sac et ressac de tendresse. Extrait épuré d’une plage à Valparaíso que nous faisons revivre à l’intérieur des terres.

Bande sonore : Tito Fernández, “Yo vengo a cantar”

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