§17. Nous étions encore au travail vendredi dernier et l’état d’urgence était déclaré, nous sommes jeudi, en grève, dans un bar avec mon collègue dont, suite à ma diatribe contre la rhétorique socialiste, je n’avais pu faire un camarade de débauche. Un couvre-feu est instauré à minuit dès ce soir. Les transports privés (microbus et taxis) entrent eux aussi en grève de solidarité avec les transporteurs. Ce n’est pas courant de faire grève pour moi, c’est peut-être ma première fois, enfin, je suis le mouvement de l’université, personnellement je serais bien allé continuer à enseigner, ce que je fais d’ailleurs, de manière informelle dans des bars tranquilles avec quelques élèves plus motivés que les autres. Appelez ça des Travaux Pratiques Décentralisés, si vous voulez. Ou Enseignement Elitiste en Immersion dans le Monde. Comme vous voulez ; mais nous formerons un autre jour une commission paritaire de création de sigles pompeux avec quelques pervers affichant un penchant douteux pour la prose administrative, j’ai mieux à faire en ce moment. Malgré l’actuel recteur1, il ne fait pas mystère que la Catholique est plutôt d’opposition. Et même très franchement plutôt, surtout en droit (ce qui n’est pas un scoop). Même si les positions des uns ou des autres ne sont pas toutes sorties du même moule. J’aime bien cette diversité, et parmi celle-ci j’aime aussi les collègues d’économie et même ceux de philosophie, une fois qu’on gratte un peu sous la couche de catholicisme. Qu’est mon collègue en ce moment avec moi ?,2 qui termine sa bière. Je ne sais pas trop. Lui non plus. Un transdisciplinaire. Un frustré, donc, aussi. Et j’en attends un autre : mon banquier.

— Vous verrez c’est un type sympa. Pas très drôle, mais qui se déride assez rapidement avec l’alcool.

— Votre banquier ?

— Oui. Pourquoi pas ? Nous avons assez vite sympathisé à la faveur d’un âge presque identique. Pire que le confesseur, tu ne peux pas avoir de secret pour ton banquier… Alors, ne croyant ni à l’utilité de prier Dieu – je suis un fidèle d’Aristodème3 – ni aux vertus magiques d’un divan couteux surveillé par un charlatan soucieux de te trouver toutes les maladies qu’il saura inventer, mais plutôt au pouvoir libérateur de la parole, je me suis mis à lui raconter mon existence. Et lui ai fait envie, sous ses airs de bon fils à papa, très fier d’avoir réussi une vie qu’il aurait eu du mal à rater vus les rails sur lesquels il a été placé dès sa plus tendre enfance… Ayant eu besoin d’un crédit et lui de divertissement, nous nous sommes arrangés. Je le fais boire et baiser, et lui est assez laxiste avec mes comptes ou me fait des taux d’intérêt préférentiels. Il s’en fout ce n’est pas son argent. Et moi je mets dans ses bras des filles qui ne m’intéressent pas, ou qui ont encore les joues mouillées…

— Vous êtes presque proxénète, dites-donc !

— Non, non. Tu vois, le sexe c’est l’inverse de la psychanalyse : l’une doit faire payer pour que ça marche, l’autre doit être gratuit pour avoir une quelconque valeur.

— Et quelle heure avez-vous donnée à votre cheval fou ?

— Il y a une heure déjà. Je sais que les Espagnols ont pris leur tâche civilisatrice un peu à la légère dans le coin et n’ont pas trop enseigné la ponctualité aux Chiliens, mais là, quand même… Sûrement les problèmes de transports… On attend Dominico Tingo comme d’autres attendent Godot ou on va voir ailleurs ? Moi je dois seulement être au Théâtre Municipal à 19h.

— Qu’est-ce que tu vas voir ?

La Bataille de la production de Saint Stakhanov combattant avec joie et détermination patriotique pour le Peuple vaillant contre les forces du Mal.

— Sérieusement…

— Rigoletto de Verdi, nous avons encore un peu droit aux plaisirs bourgeois dans ce pays. Allez, viens, on va prendre des sandwichs et on a trois heures devant nous pour écrire des slogans et des chansons qui soulèvent les foules et transforment la masse en assemblée de demi-dieux chevauchant avec autorité leur destin ! Laissons-nous pousser par cette drogue créatrice qu’est la rébellion ! Un jour de grève et déjà chez moi l’envie de changer le monde !

— Allez, tu as raison, allons changer ce monde horrible qui nous oppresse…

Tiens, voilà un quart de vérité…

Bande sonore : Giuseppe Verdi, Rigoletto (“La donna è mobile”)

Notes

  1. Fernando Castillo-Velasco. On reparlera de lui.
  2. La première fois qu’ils ont vu une virgule derrière un point d’interrogation [en 1. II §5], certains ont cru à une coquille échappée de la relecture attentive et méticuleuse des relecteurs. C’est avoir peu de foi en leur travail, ce n’est pas très charitable, dites ! Non, non, c’est bien quelque chose de tout à fait volontaire et assumé comme un éloge discret à la langue espagnole, qui permet d’insérer ainsi des points d’interrogation au sein de la phrase afin de mieux, et ce, avec l’aide du génial point d’interrogation ouvrant – celui-ci : ¿ –, cerner l’endroit même où commence et termine la question, et non, comme nous devons le faire en français, placer obligatoirement en fin de phrase. Si vous avez déjà essayé d’écrire de la poésie en espagnol – avez-vous seulement essayé d’écrire de la poésie même en français ? Tout le monde devrait en écrire adolescent pour s’en soigner rapidement et mûrir plus vite, confinant sa niaiserie à un âge innocent où ils ne peuvent pas faire de mal, alors que quiconque n’a pas purgé ses songes à l’âge adulte devient un potentiel danger pour la société si lui venait l’envie de faire de la politique – vous savez qu’il n’y a rien de plus pénible que ces sempiternelles rimes en ‘a’ ou ‘o’, là où le français a une richesse de terminaisons en ‘ute’, ‘aille’, ‘ure’, ‘el(le)’, ‘ate’, ‘ule’, etc., rehaussées de graphie magnifiques (joies des ‘ff’, ‘ph’, ‘f’ porteurs de mille couleurs, arlequins visuels au goût de l’esthète, pour un triste et unique ‘f’ chez les enfants de Charles Quint, exemple parmi des dizaines !). Alors là où l’espagnol surpasse le français il serait dommage de ne pas s’en servir. Ce texte pourra ainsi unir les pays, œuvrer pour la paix dans le monde. Et puis nous allons encore faire du chemin ensemble, vous vous y ferez ! [Note de Juan]
  3. Celui que l’on trouve dans le Banquet de Platon et les Mémorables de Xénophon.

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