§24. Quand finirai-je d’aimer marcher, en provision de ces probables jours où nous devrons nous terrer de peur de ne pas finir notre promenade ?, si les menaces de guerre civile se font aussi présentes que ces derniers jours. A l’heure où nos actes nous écrasent, où nos pas sont lourds, nos mots pesants, l’air frais est une douce dissipation. J’ai essayé de prendre un peu de hauteur sur le mont San Cristóbal, vue sur la ville et les bêtes du zoo, et me suis arrêté sur un banc, après être redescendu, en face de la rivière Mapocho, où j’attends qu’il ne se passe rien. Tout se déroule selon mes présages, la rivière reste la même et l’on ne se baignera pas une seule fois dedans tant elle parait sale. Un coup de vent suspect me fait tourner la tête à gauche. Un jeune homme est assis à côté de moi, il regarde la même eau. Il est sombre et beau. Je ne pense pas que ce soit un de mes étudiants. Faut-il lui parler ? Il ne m’a pas même salué ni même demandé s’il pouvait s’asseoir à mes côtés, bien que je ne puisse lui interdire, par politesse, qu’irais-je lui dire ?

— Bonjour Père.

— Pardon ? …Vous devez faire erreur je n’ai pas d’enfant.

— Vous m’avez, sans le savoir. J’ai mis des années à retrouver votre trace, voilà quelques jours que je vous suis, je voulais savoir qui vous étiez et vous voyant seul assis je n’ai pu me retenir de venir à votre rencontre.

— Au risque de vous décevoir, il me semble bien avoir été formel : je n’ai pas d’enfant.

— Et moi je suis sûr du contraire puisque j’en suis la preuve vivante.

— Et qui est votre mère ?

— La femme du 24 juillet il y a 17 ans, à Concepción.

— Bien sûr…

— Voilà sa photographie, vous dit-elle quelque chose ?

J’y vois une femme d’une trentaine d’année, typiquement Chilienne, c’est-à-dire très brune, les cheveux longs, un regard noir, sans doute belle, que je ne renie pas si effectivement c’était elle avec qui j’ai passé cette nuit aujourd’hui en partie oubliée, ou du moins qui se mêle à d’autres de sorte que je ne sais plus à laquelle appartient chaque bribe de souvenirs.

— Non. Vous auriez dû m’apporter une photo d’époque, je ne crois pas avoir croisé ce visage depuis… 17 ans dites-vous ? Du moins elle est très jolie. Félicitation, vous avez bien choisi. Qui est-elle ?

— Je crois que vous n’avez jamais su son nom, vous ne lui avez jamais demandé, elle vous connaissait, c’était une amie de votre cousine.

— Soit. Oui, j’ai bien une cousine dans cette ville, j’ai bien été rendre visite à la famille il y a longtemps, c’est même grâce à cette visite que j’ai eu envie de revenir m’installer là. Et lorsqu’on est jeune… j’avais 16 ans. C’est tôt pour enfanter, vous vous imaginez père, vous, à votre âge ? C’était l’hiver, il pleuvait souvent, les corps avaient sans doute froid… Mais êtes-vous sûr de ne pas confondre le personnage que vous cherchez ?

— Non, mon homme c’est vous.

— Et que savez-vous de moi ?

— Coureur de jupon, professeur de philosophie alors que vous avez étudié en premier lieu l’économie et que vous ne reniez pas cette première discipline, souvent aimé par vos étudiants même si certains vous détestent franchement, vous ne laissez pas indifférent. Souvent on vous adore ou on vous déteste : les hommes ont tendance à prendre la deuxième option (vous ne les y aidez pas beaucoup), les femmes se ruent sur la première, à votre âge vous êtes un féroce. Vous disparaissez la nuit : je ne connais sans doute pas tous les hôtels de cette si grande ville.

— Mesurez vos propos, sans doute votre portrait est-il un peu réducteur. Néanmoins vous semblez maîtriser le sujet. Qu’attendez-vous de lui ?, pour peu que vous ne vous soyez pas fourvoyé.

— La reconnaissance. Retrouver mon père, noircir de contenu les pages blanches et obscures en même temps, de mon histoire. Vous connaître aussi. Même si je vous connais peu, vous semblez être quelqu’un d’étrange et mystérieux.

— Est-elle bien sûr que ce soit moi qui aie introduit la vie en elle ?

— Oui, elle n’a connu que vous, et vous l’aviez eue vierge.

— Et elle n’a jamais cherché à me contacter ?

— Non. Le lendemain de la nuit où j’ai été conçu, vous n’avez plus jamais cherché à la revoir, vous avez trompé sa candeur avec une autre fille de la ville, et lorsqu’elle a compris que j’étais en train de naître vous étiez parti sans qu’elle sache comment vous contacter à Paris. Elle n’a jamais osé en parler à votre famille, ni à votre cousine qui était partie à Santiago… L’avortement n’était pas évident, sinon impossible, alors elle m’a porté et, malgré sa honte, m’a aimé comme si j’étais le centre du monde. Du sien. J’ai mis deux ans pour la faire parler.

Ce jeune homme a du cran, de l’allure, émane de lui une vraie force lorsqu’il me narre le récit de la vie de cette petite, devenue mère trop tôt. Qui donc n’est plus si petite. Tout ce qu’il dit peut être vrai. Sans doute qu’en regardant bien je retrouverais des ressemblances, le pauvre, moi qui n’ai jamais cru que la réplication de mes gènes avait un quelconque intérêt pour la survie de l’espèce.

— Sans doute avez-vous tous les éléments, je ne peux rien de plus pour vous.

Il me regarde avec un visage où l’étonnement et l’indignation se battent en duel.

— Etre le père que j’attends et qui me manque ?

Il ne me connaissait pas tant que ça, on dirait…

— Je suis désolé mais j’aurais pu l’être, il y a dix-sept ans. Quoique je ne sois pas sûr que je fusse un bon père à l’époque. Ni maintenant, assurément. Toujours est-il que vous arrivez trop tard. Vous sortez de nulle part et êtes voué à y rester.

— N’est-ce pas votre faute ?

— Certes, peut-être. Oui, je suis coupable. Mais le fait est là. Je ne vous connais même pas. Je n’ai pas choisi votre prénom avec votre mère, je ne vous ai pas rendormi lorsque vous faisiez des cauchemars, je ne vous ai pas appris à faire du vélo, vous vous êtes forgé comme un homme, sans mon aide. Vous n’avez pas vraiment besoin de moi. Il faut vous faire une raison : certains naissent handicapés, dans les poblaciones puantes et sales, affamés et malades, allant travailler pendant des heures pour un salaire de misère, mangeant des repas dégoutants et s’amusant de plaisirs sordides à qui ils doivent de survivre à l’Absurde. Par les temps qui courent les orphelins sont légions. Devant l’abondance de la souffrance, chacun peut apprivoiser la sienne et s’en faire une alliée, voire une amie, n’est-ce pas ?

— Mais eux ont perdu leurs parents. Vous, vous êtes là.

— Cela revient au même. On peut vivre sans père. Et puis je suis un Quijote qui n’a pas besoin de son Sancho à sauver de la folie. La place n’est pas à pourvoir, que ferais-je avec vous ? Vous surgissez, là…

— Et ?

— J’ai été enchanté de faire votre connaissance — lui dis-je en lui tendant la main pour mettre fin à cette conversation, déjà sur mes pieds, prêt à partir.

— Monstre !

— Quidam.

— Monstre ! MONSTRE !

— Qu’espériez-vous : m’emmener et me marier à votre mère ? Reconstruire un passé et inventer un avenir ?

— Est-ce impossible ?

— C’est stupide. Etre père c’est venir calmer des pleurs lorsqu’un enfant en a besoin, suivre les premiers pas hésitants d’un bipède maladroit, suivre ses aventures imaginaires, se réjouir de ses géniaux progrès scolaires, craindre, attendre, patienter, sermonner, reprendre, … je n’ai rien fait de tout cela.

— Est-il trop tard ? Justement, maintenant que vous savez que j’existe, il faudrait ne plus perdre de temps encore.

— Et votre mère, ne s’est-elle jamais mariée ?

— Non. Sa grossesse a été sa chute. Vous l’avez perdue. Personne n’a voulu d’elle. Et de moi, surtout. Elle n’a jamais pu refaire sa vie.

— Refaire ? Faire voulez-vous dire ? Elle et moi n’avons fait que l’amour. Et vous m’avez retrouvé peut-être, mais ne m’avez pas gagné. Je ne suis le père de personne, Monsieur.

— Monstre ! Monstre ! Monstre ! Monstre ! Monstre ! Monstre ! Monstre ! Monstre ! Monstre ! Monstre !

Sur le banc, il a quand même laissé une carte avec son adresse à Concepción, le fanfaron, en partant.

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