§7. Le printemps fait du bien, Isabela était dans mon lit hier soir. Après toute cette attente, presque trois ans, toute cette frustration contenue qui embellissait ce corps, l’emplissait de la poésie du désir, il va falloir maintenant corriger des copies, donner des notes, voir ce que sont devenues dans l’esprit de ces jeunes impulsifs et turbulents les œuvres des philosophes étudiées, et trouver des excuses solides pour ne plus avoir le temps de la voir afin de m’en défaire avec tact. Le ciel est toujours gris au surlendemain du Grand Soir, on n’a plus l’envie de chanter comme la veille, on est moins enivré, quelque chose comme de la responsabilité pèse sur les épaules, on recule, un peu inquiet de ce qu’on a fait, voilà le sommet a été atteint, reste à évoluer sur cette crête escarpée, dangereuse, et où l’air manque. Ou à entamer la descente. Gueules de bois de l’envie et de l’enseignement…

Je suis las, ce soir… Je me sers un verre de whisky pour le boire en regardant la nuit à Providencia, ses lumières, et la Cordillère que l’on sait au loin sans plus la voir, cachée dans le noir.

Arriver au port c’est expérimenter tous les vides. Négocier sa cargaison : partir en morceaux, vendre son trésor, se perdre. Il me faut trouver un nouveau commerce, emplir à nouveau ma cale, me charger d’un but sans quoi je risque d’éprouver l’absurde inutilité des nuits passées à perdre son temps dans la lente agonie des bars ou dans la couche molle de cette petite sans grande conversation. Avant, j’étais en chemin, je gardais dans les entrailles de ma vie la promesse encore invisible d’un lendemain à accoucher. J’ai accueilli aujourd’hui un jour qui ne me devait plus rien, l’ai continué sans grand enthousiasme et me sais déjà parti pour voir venir le suivant dans ce même élan. J’avais un but informe mais qui justifiait mes audaces, j’étais en droit de défendre, dans la hargne, avec cette mission muette que je m’étais donnée. Il y a bien les hôtes d’une lune, comme la bouche d’avant-hier, mais celles-là n’ont pas vraiment d’existence au soleil revenu. Pour Isabela, j’étais l’arc bandé et la flèche ma raison ; me voilà, pauvre corde détendue, dans la nostalgie du voyage encore vibrant. Une fin me guidait et chacun de mes souffles était le maillon d’un périple glorieux vers une terre imaginaire dont je me promettais d’être l’explorateur. J’aurais dû perdre mon chemin, faire de ma boussole une roue de la fortune, m’enrouler dans les caps, vaisseau fantôme, chevalier errant ; je sors boire un café et dissoudre un peu mes idées dans la compagnie abondante de cette ville.

Cette foule m’effrite, la température a subitement baissé par rapport à hier et je suis sorti bêtement en pull alors qu’une veste aurait été nécessaire pour ne pas avoir froid, tant pis, voilà qui me forcera à rester concentré sur cette petite piqure météorologique, à me tenir intact alors que mes outres sont percées, que je me disperse… la Terre Promise sera décevante, il est plus doux de la rêver, les hommes de qualité ne devraient jamais s’occuper que des débuts, venir savourer éventuellement la victoire un soir, mais repartir très vite à un nouveau commencement. Et laisser de côté tout le reste, l’intendance, retourner sans attendre à nouveau combattre. Je puisais une partie de ma force dans le premier éloignement du départ vers l’horizon, dans la joie de voir par-derrière soi s’enfuir un lieu pour moi pétrifié – la grandeur : devant. Au lendemain des épreuves, dans le réconfort de l’apaisement, j’ai compris que l’on ne s’achève jamais qu’au moment de son extinction finale, qu’il y a déjà de la mort s’infiltrant dans les bilans, et qu’il ne faudrait jamais arriver nulle part. N’avoir pour foyer fixe que le repos de son tombeau. « Un café s’il vous plait », la nuit n’a pas encore dévoilé tous ses bas.

Au fond, je ne sais pas trop si c’était une bonne idée de sortir dans un bar. L’air y est suffocant, chargé de l’épaisse fumée qui sort de toutes ces cigarettes que les uns et les autres arborent à la proue de leurs visages approximatifs ou comme l’étendard de leur goût pour cette passion malsaine. Ô comme ils sont généreux, ces fumeurs, de partager avec leur entourage cette odeur nauséabonde dans laquelle nous baignons tous, comme nous voilà tous unis par cette atmosphère lourde, acre, qui pique la gorge et les yeux, et tisse comme un voile en mouvement autour de nous. Dans un surplus de sociabilité, je rentrerai chez moi encore parfumé de leur cancer en formation, je pourrais encore penser à mes frères de bar lorsque je jetterai, dégouté, mes vêtements dans un coin pour qu’ils ne contaminent pas ce que je m’efforce de garder propre… Ce n’était pas non plus inutile, cela me distrait : je n’allais pas rester à ressasser des tempêtes pour une femme que je ne désirais que pour ses refus. Allez Juan, secoure-toi, il y a tellement de souffrances sur Terre, il y a tellement de choses à croquer, que s’ennuyer est une faute morale, vis-à-vis des hommes, vis-à-vis de la vie, vis-à-vis de soi-même.

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