§1. Allende a nommé un nouveau gouvernement aujourd’hui. Un de plus depuis le 4 novembre 1970. Aléas de la vie politique. Mais la grande nouveauté, c’est l’entrée de l’Armée et de la CUT au sein de celui-ci. Je sens bien que tout le pays réagit à cette nouveauté, quelque chose se passe, un soubresaut étonnant dans la vie d’un Chili déjà pourtant bien secoué par la grève en cours depuis une vingtaine de jours. Il restait toujours des forces, des gisements inépuisables d’indignation et de réactions de tous ordres.

Dans la petite maison de la rue Vasconia, la vie n’a, elle, pas changé. Nous dormons peu chez nous, souvent occupés à une tâche ou une autre dans le voisinage, ou une manifestation, ou une invitation. Nous nous croisons, nous venons ici prendre une douche, des vêtements propres, un repas. Parfois un camarade est de passage. Mon colocataire me raconte toujours aussi peu de choses ; je suis tenté de me taire aussi, mais ses conseils sont intéressants. Il connaît les gens, les partis, les petites histoires. Il sait me mettre en garde comme un grand frère, bien qu’il soit plus jeune que moi. Mais il ne connait pas mon secret avec Natalia. Pourquoi est-ce un secret, d’ailleurs ?

En cette fin d’après-midi, nous, Agustín et moi-même, avions rendez-vous dans une JAP pour aider à décharger un camion de vivres.

Deux très jeunes militants, qu’Agustín semble connaître, sont en train de rigoler tout en portant les sacs de farine qui vont être mis à la vente, un peu plus tard dans la soirée, peut-être demain. Et qu’attend déjà une longue file indienne de mères de famille patiemment alignées. Il n’y avait que des râles masculins, le souffle des corps qui soulèvent les sacs de plusieurs kilos en un effort soudain, le mettent d’un geste sur leur épaule et le transportent jusqu’au stand de vente, jusqu’à ce que passe une jeune étudiante magnifique. Celle-ci ne mérite évidemment pas les grossièretés scabreuses par lesquelles les jeunes commentent son passage. Comme la conversation continue de se faire légère et lourdement baignée d’indécences, je vois Agustín ne pas apprécier particulièrement ce genre d’humour et qui leur lance des regards mauvais leur intimant de se taire. Ce qui semble indifférer les deux plaisantins.

— Quel beau cul ! — dit l’un.

— Haut les bocks, dit la bouche du bouc, j’aime beaucoup ce Bach du beau cul, avec qui je jouerais bien au bilboquet, lui mettant bien des coups bruts dans son bac à bas coût ! — dit l’autre.

— Oh, les gamins ! vous ne voulez pas fermer vos gueules, un peu ? Et travailler plus, en nous faisant grâce de vos commentaires idiots — sort finalement de l’exaspération de mon colocataire.

— Qu’est-ce qu’il a, le vieux communiste ? Le XXe Congrès du Parti a interdit la poésie grivoise entre 21h et 5h du matin ?

— C’est juste que vous manquez de respect à une camarade et qu’on a mieux à faire que ces bêtises.

— Mais on est jeunes, tu sais ? Regarde : je sais m’amuser avec la langue en même temps que je porte les sacs plus vite que toi !

Agustín grommelle dans sa barbe invisible. Et s’échappent à peine perceptibles du fatras de syllabes que ne peut contenir sa colère, quelques insultes. Les deux gaillards paraissent ravis. Un commence à faire un pas militaire, imitant de manière caricaturale la démarche prussienne que l’Armée chilienne a reprise à son compte. Pas que le second emboite, en fredonnant l’hymne soviétique.

— Quoi Tovaritch ? Je ne comprends pas ce que tu baragouines.

— Vous êtes vraiment juste des couillons ! — leur répond Agustín sans cacher son mépris et secouant la tête d’un air dédaigneux.

Un des deux, le plus costaud, donc le plus effronté et peut-être le plus ivre, je ne sais pas trop, vient se placer devant mon ami à un demi-mètre de lui, dans une attitude défiante.

— Quoi, c’est déviant de rigoler un peu ? Tu sais qu’on se marre plus dans un cimetière que dans une réunion de communistes ? C’est quoi votre problème, bande de cadavres aux ordres ?

— Je te dis de fermer ta gueule, OK ?

Le jeune se rapproche encore le front en avant, toujours plus provocant. Je sens qu’il faut que je lâche mon sac, afin de libérer mes bras et pouvoir vite intervenir.

— Qu’est-ce qu’y a ? Tu veux que j’appelle le Parti pour savoir s’il t’autorise à tenter de me casser la gueule ? Ça va être long si le PC chilien attend la réponse de Moscou…

Je ne sais pas si le Parti appréciera et peut-être même que dans la Volga le cri que vient de pousser l’idiot fanfaron a été entendu. Mais nous voilà avec un nez en sang et un géant ébranlé par un coup de boule soudain. Je laisse tomber mon paquet pour venir protéger Agustín des représailles du jeune camarade. Celui-ci a repris ses esprits et la mêlée est désormais brutale. Je tente de séparer les deux lutteurs tout en assénant quelques coups les plus discrets possibles au jeune con qui l’a bien mérité, vite aidé (du moins pour ce qui est de la part pacifique de mon action) par d’autres camarades alertés par le bruit.

Les protagonistes sont vite maîtrisés. Trois hommes contrôlent l’étudiant belliqueux ; deux autres sermonnent Agustín maintenu assis sur des sacs remplis de denrées ; la belle étudiante insultée et arrivée. Sans trop savoir les tenants et les aboutissants, elle vient appliquer un mouchoir sous le filet de sang qui coule du nez de celui qu’elle devrait gifler ; et moi qui ai pris quelques coups perdus, tout le monde s’en fout. J’ai du mal à expliquer, dans la cohue et le mélange indiscernable de tous ces gens qui parlent en même temps, la vérité de l’histoire, profondément indigné par l’injustice qui est en train de se mettre en place, et sans pouvoir inverser le court des choses.

— Rentre chez toi, Agustín, tu es crevé ! Mais qu’est-ce qui te prend ? —lui tombe dessus un homme d’un certain âge.

— Entre camarades, vous devriez avoir honte ! — professe la belle petite sotte sortie de son université.

— Toi, tu ferais mieux de te taire quand tu ne sais pas ce qui s’est vraiment passé ! — ne puis-je m’empêcher de lui envoyer à la figure, révolté.

— Vous êtes dingues, tous les deux ! — se permet-elle en retour.

Là, c’est moi qui ai envie de l’insulter, et qui tente de concentrer dans mes pupilles toute la haine soudaine qu’il vaut mieux que je n’exprime pas avec ma bouche. Va te faire butiner ton beau cul, boutonneuse abrutie…

— Bon, ça suffit. Jean, tu ramènes Agustín chez vous et vous prenez du repos. Vous, les étudiants vous allez vous soigner et on continue tout ça, entre travailleurs. On est assez ce soir.

C’est évidemment la seule chose qui reste à faire. Alors, j’empoigne mon camarade un peu abasourdi, et nous sortons. Les femmes qui font la queue nous regardent, interloquées, presqu’un peu dégoutées. Elles attendent ici pour nourrir leur famille, pas pour voir un spectacle aussi navrant. Je sens des reproches qui planent comme une nuée de mouches autour de nous. J’entends même au passage quelqu’un suggérer que les communistes n’ont rien à faire dans les lieux où le peuple crée le pouvoir populaire, et que leur place est au Sénat ou au Parlement où ils sont à la merci de la droite et de la Contraloría.1

Chiens en meute qui profitent du nombre pour nous injurier, sachant que, une fois que l’assemblée pense que nous sommes les coupables, nous ne pourrons réagir sans nous enfoncer plus et que nous n’avons pas d’autre choix que de nous en aller piteusement.

Nous n’échangerons pas un mot jusqu’à la rue Vasconia. C’est seulement lorsque nous sommes prêts à regagner notre chambre respective que je me permets de lui dire qu’il a eu raison, que l’autre le méritait.

— Oui. Merci.

Et la tête baissée, meurtri, las, il se perd dans le noir avant que la porte ne se referme derrière lui. De rien Agustín, je suis fier d’avoir été solidaire, et que m’importe d’avoir partagé avec toi, sur mes épaules, le poids d’un opprobre injuste. Ils ne savaient pas ce qu’il fallait penser, je sais au fond de moi que les regards mauvais qui se sont abattus sur nous n’ont aucune valeur et ne peuvent me toucher.

Si, ils me touchent. Et je n’arrive pas à dormir. Je tourne dans le lit. J’ai chaud. J’ai la mémoire qui n’arrive pas à se taire et me persécute. J’allume la lumière pour lire. Mais je n’arrive à suivre les lignes plus de deux pages. Alors je tourne dans le noir. Si nous avions un chien j’irais nous promener.

Note

  1. La Contraloría General de la República du Chili est un organisme, créé en 1927, chargé d’exercer le contrôle de la légalité des actes de l’administration publique, de surveiller le revenu et les investissements des fonds fiscaux, municipaux et des autres services publics ou encore de tenir la comptabilité générale de la nation. Equivalent en France de la réunion de la Cour des Comptes et du Conseil Constitutionnel.

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