§2. J’ai donné rendez-vous à 11h précise (et j’ai bien insisté : à l’heure !) à un étudiant venu faire des recherches au Chili, recommandé par un professeur que j’ai connu à Aix-en-Provence, pendant que le Paris intellectuel s’enthousiasmait des frasques de Cohn-Bendit et sa clique. Le lieu de rendez-vous n’est pas anodin puisqu’il s’agit d’“El Bosco”, sur l’Alameda, un café qui, parce qu’il reste ouvert la nuit, est devenu le lieu où la bohème politico-littéraire vient boire ses insomnies, et où il pourra rencontrer du monde intéressant. Et l’heure non plus n’a pas été choisie au hasard : avant 12h j’ai une heure pour discuter avec lui et prendre des nouvelles des quelques professeurs français présents à Santiago que je connais, mais de loin. Lorsque je suis arrivé au Chili, en 1969, j’ai eu écho de ce que pendant les « évènements » de mai, Benjamin Fabre, Pierre Kalfon et Alain Joxe, répondaient aux questions des étudiants dans le grand amphithéâtre de la fac de l’Université de Santiago. Puis le petit milieu de l’intellectualosité française a été secoué par l’affaire du déjà nommé Fabre, cet agrégé de philosophie et professeur à l’Université du Chili avec qui je partageais le même goût pour la musique, et qui, à la demande de ses étudiants, avait caché, apparemment sans connaître son identité, un dirigeant du MIR en planque après un hold-up ou un assassinat. Le passant à la gégène, électrisant ses testicules, les chargés d’enquête (on peut aussi appeler ça des tortionnaires) avaient éclaté un tympan au mélomane. Il fut pourtant reconnu de bonne foi après son procès, mais sous le coup d’une expulsion ; menace élargie à Pierre Kalfon qui avait activement pris sa défense. Avait été provoquée, fait unique, une grève au Lycée français de Santiago. J’ai été marginalisé de ce groupe, auquel je tenais moyennement – des Français, si je veux en voir, la France en produit des milliers chaque année ! –, lorsque je suis resté loin des protestations, des tracts, des manifestes, vous savez tous le foin que ces gens savent faire, pour certains c’est leur métier. Je suis toujours gêné avec ces situations-là : nos amis jouent avec le feu et hurlent à la mort lorsqu’ils se brûlent… Fabre ne savait pas que sous ce médecin de bonne famille, je suppose bien propre sur lui, intelligent et intéressant, se cachait un terroriste ; mais enfin, pour voir il faut avoir envie de regarder ! L’ignorance par omission, facette du mensonge du même nom, n’est pas une excuse… Une autre fois c’est une femme enceinte qui va participer à une occupation illégale et qui perd son bébé après avoir été chahutée lors de l’évacuation. On accusera les policiers ; et la femme qu’avait-elle à faire là ?, comme mère enceinte et comme occupante illégale. Alors, après, en faire des victimes absolues me choque. Et plutôt que de signer docilement tous les passe-droits, toutes les autojustifications, les mots d’excuses, auxquels la profession vous demande d’être solidaire, je fais part de mes réticences ; et un intellectuel ça déteste qu’on soit libre, en fait, sachez-le. Donc ils ostracisent avec le même plaisir qu’ils s’auto-glorifient. L’un appelle l’autre : s’il n’y a pas de gros vilains, ils ne peuvent être les gentils. Ce qui les pousse à se grovilainiser même entre eux pour faire des hiérarchies dans la sainteté, ce qui est le moment le plus savoureux de l’affaire.

Le jeune étudiant en sociologie arrive à l’heure, je lui présente les lieux en lui indiquant l’avantage qu’il aurait à les fréquenter s’il a l’esprit de cour, et l’emmène dans un café plus chic où ses vêtements et son look d’intellectuel dénotent. Prenant un peu d’assurance, après ce moment d’incertitude où il ne se sent pas en confiance du fait de ne pas se sentir à sa place, il me parle alors avec franchise, comme un vieux camarade (on est tous amis et égaux au pays des sociologues de gauche, la hiérarchie c’est fasciste et castrateur), des collègues santiagais, de la gauche française qui, grâce au programme commun va réussir à faire là-bas ce que fait Allende ici (bah oui, parce qu’il ne lui est pas apparu que je puisse ne pas être pro-Allende, on est tous encartés à la rose ou marteau et faucille en sciences humaines…), il faut même que je l’arrête un peu car c’est l’heure.

L’heure, 12h, de voir la rue prendre un visage nouveau. Car tout d’un coup les flâneurs imberbes, les (relativement trop peu) jeunes (pour porter des uniformes de) lycéens, deviennent des individus en colère, bien qu’on voie assez facilement qu’ils viennent plutôt du bas du panier (et de la ville, puisque rappelez-vous la stratification sociale dépendante aussi en partie de l’altitude) et crient que « le Chili restera un pays de liberté ! » et non un futur totalitarisme marxiste, comme de bons militants de droite. Ils renversent alors des poubelles, allument des brasiers au milieu de la chaussée, barrent la route aux voitures, lancent quelques pierres sur les carabiniers en se servant des pierres du chantier du métro et cassent quelques vitres.

Mon petit Européen a les yeux en cul de poule et la bouche éberluée. Il n’a encore rien vu, le pauvre. Les carabiniers arrivent avec des lances à eau et évacuent les « émeutiers » en les ménageant, car ils ont reçu pour consigne de ne pas répondre aux provocations. Le même cirque recommence donc 200 m plus loin.

— Venez.

Nous nous rapprochons du théâtre des opérations, allez, avance révolutionnaire de papier, n’aie pas peur !, et d’un bon gaillard d’allure assez pauvre et resté jusqu’ici en marge de l’action.

— Ils ne t’ont pas payé, toi ?

Il me regarde avec méfiance, mais nous nous sommes compris.

— Bon, je te propose 100 escudos, si tu te joins à la foule des émeutiers et va casser des vitres avec eux.

— 100 ? Vous êtes dingues ! Et si je me fais coincer, ça ne vaut pas le risque.

— OK, 150. Mais tu dois savoir que je suis du Parti National.

— Et alors ?

— Et alors je fais ça pour que le gouvernement Allende dégage.

— Qu’est-ce que ça peut me faire, vous n’y arriverez pas, même si j’y vais.

— Mais ça y contribue largement, tout de même, n’est-ce pas ?

Un regard, noir et avide en même temps, me répond d’un silence.

— Allez 150 et tu pars sur le champ. Je monte observer ce que tu fais, et dans une heure je te donne 50 de plus. Tu y vas ?

— Donnez l’argent.

— Dis-moi juste que tu vas nuire à l’Unité Populaire et je te donne 10 de plus.

Ses yeux débordent de haine, mais l’avidité s’y reflète toujours luisante.

— Je veux que tu aies pleinement conscience que tu vas faire quelque chose qui te nuit, ou du moins dont tu penses qu’elle te nuit (en me tournant vers mon jeune), mais qui te sauve peut-être, à plus long terme…

Il hésite.

— Dis-le, c’est simple, regarde : tous tes camarades le font sans scrupules. Ils n’ont peut-être pas eu à le dire, certes, mais…

— Ça me nuit. — lâche-t-il d’une traite, le plus rapidement possible, pour que la phrase, à avoir le moins de contact avec l’air, ait moins de surface d’existence.

— Et tu devrais le faire ?

— Non.

— Et tu vas le faire ?

— Oui, 150 escudos tout de suite.

— Et pourquoi vas-tu le faire ?

— Pour l’argent ! C’est bon, on a compris.

Il met l’argent que je lui tends dans sa poche, rageusement, et se retourne avec un pauvre air de défi, un beau regard où brille un peu d’orgueil, mais c’est trop tard, maintenant tu es corrompu, jeune homme.

La figure de mon étudiant, elle, est livide.

— Vous voyez, comment voulez-vous les respecter jusqu’au bout ? En plus je m’en sors à bon prix, normalement c’est 300 escudos qu’ils les payent.

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