§3. C’est un samedi de travail volontaire pour les travailleurs qui veulent soutenir le gouvernement contre les « séditieux ». C’est un samedi de soleil sur Santiago du Chili où les températures frôlent les 30 degrés. Il fait bon se promener dans les rues, et l’avenue Providencia est ainsi noire de monde, bien que la plupart des boutiques soient encore fermées. Juan se trouve dans cette foule à une table de celle où il se trouvait le soir où son regard s’est arrêté sur la femme-bouche. Il lit un livre en buvant un café, apparemment absorbé par cette lecture et peu attentif à la gent féminine qui passe près de lui. Pourquoi va-t-on dans un bar si c’est pour s’isoler ? Peut-être pour se concentrer, comme rassembler ses esprits en luttant contre le bruit alentour là où le calme les laisserait se disperser comme un gaz, se perdre en mille directions et aucune productive. Laissons-le donc avant qu’un importun ne vienne lui adresser la parole. Ou peut-être a-t-il rendez-vous.

Jean est, lui, sur la Place Zañartu, avenue Pedro de Valdivia, pas très loin de Manuel Montt où se trouve Juan. Avec un peu de chance ils pourraient presque se rencontrer. Mais comme Juan est entré profondément dans son livre et se trouve à des milliers de kilomètres de là où les gens qui verraient son corps le croiraient être, Jean est rivé sur les yeux de Natalia, qu’il voit rieurs et apaisés. Il est fier et touché que Pablo lui tienne la main en lui causant de tout et de rien, même s’il a parfois du mal à réagir, son espagnol étant encore fragile, quoi qu’en progrès constant. Cette presque petite famille est à une feria organisée par le cordon industriel Vicuña Mackenna, où des petits artisans et les industries du cordon concerné vendent directement leurs produits aux gens des quartiers plus aisés. C’est donc quelque chose d’un peu différent des JAP, qui ont pour mission de contrôler la distribution au petit peuple, lorsque les uns et les autres ne se battent pas. Les riches, eux, ont leurs réseaux plus ou moins clandestins, cette série de connivences et de solidarités obscures et cachées qu’on appelle le marché noir.

C’est ainsi sur cette note de gaieté et de fraicheur qu’on peut laisser nos deux connaissances en les sachant heureux. Au moins provisoirement. Tout ce qui est pris est pris, et gagné à jamais.

Plus à l’ouest, Carlos Prats, chef des Armées et ministre de l’Intérieur depuis deux jours, est à la Moneda assistant à son premier conseil des ministres. Il rédige avec Fernando Flores, son collègue à l’économie, Orlando Millas, au Trésor public [Hacienda], et Luis Figueroa, au Travail, un texte visant à trouver un accord avec les corporations de patrons et mettre ainsi fin à cette grève qui étrangle le pays depuis ces derniers jours. Lundi, le pays devrait retrouver sa marche normale, cette normalité que n’ont pas totalement réussi à atteindre les partisans de l’UP, malgré les rapports lénifiants de la presse communiste. Et pour peu que normal veuille dire quelque chose dans ce pays depuis que Salvador Allende est arrivé en tête de l’élection présidentielle, il y a deux ans et un mois jour pour jour. Et deux ans tout juste, aujourd’hui, qu’il est président.

Pour l’occasion, de nombreux partisans sont venus sous les fenêtres où il se trouve, bravant l’interdiction de se rassembler décrétée dans le cadre de l’état d’urgence, pour célébrer cet anniversaire. Allende ne pourra les saluer puisqu’ils n’ont normalement pas à être là et que les reconnaitre en venant les voir sur son balcon serait faire un pied de nez évident et plus que maladroit à l’Armée, dont il a besoin actuellement pour gouverner. Ses partisans le savent bien et ne s’étonnent ni ne se vexent de son absence, devinant qu’il les entend et se réjouit secrètement de leur présence fortifiante. Deux ans qu’ils tiennent et affrontent l’opposition, même si cette dernière grève, qui a réussi à unifier toutes les forces de l’opposition (lui donnant conscience de sa force, au-delà des deux chambres législatives qu’elle tient déjà), leur complique un peu plus la tâche.

Allende part donc, demain, pour une visite à Cuba et en Union soviétique, avec cette grève sur les bras, et espérant que sa stratégie de gouvernement élargi au-delà des limites de l’UP va être payante. Et faire taire l’opposition interne.

C’était un jour de soleil sur Santiago, c’est déjà ça.

Juan a changé de bar. Il est en compagnie de personnes plus âgées que lui, membres de la bonne société, les honnêtes gens, la classe moyenne haute qui n’a pas assez d’argent pour vivre sur une autre planète en ne se rendant compte de rien, mais qui en a assez pour ne pas avoir de vrais soucis. Il écoute un homme lui dire :

— Nous acceptons cette musique de débiles ! Après le jazz voici que le rock devient la norme. Tous ces ringards, ces minables, ces jeunes crasseux et drogués qui savent à peine chanter et jouer de la guitare, viennent éclipser la grande musique et ces artistes qui mettent des années de travail acharné et d’abnégation pour arriver à jouer les plus belles œuvres de l’humanité. Combien de Mozart dans tous ces vociférateurs de paroles idiotes ?, incapables de jouer proprement d’un instrument de musique : « poum poum tchak », non mais ça ressemble à quoi tout ça ?

Heureux d’être de l’autre côté de la grinchonnerie, cette fois-ci, lui qui attend 21h, couvre-feu de minuit, encore, oblige, pour sortir à une boite de jazz, en compagnie d’un groupe d’amis où il sait que se trouvera la jeune fille qui donnera un relief particulier à sa soirée, sa cible du soir, même s’il n’en attend rien de particulier, juste pour le désir, ce sel qui rehausse le goût de l’instant. Pas très grande malgré les talons sur lesquels elle se perche, cheveux au bol, noirs va sans dire, poitrine trop petite si on la compare au reste de sa corpulence, elle est cependant sertie d’un léger strabisme, de sorte que si vous la regardez de profil ou de face elle présente deux visages légèrement différents. On connait le goût de Jean pour les nez aquilins ; Juan, quant à lui, est fasciné par ces femmes-là et leurs légers défauts physiques qu’il trouve charmants : il suffit d’un nez un peu tordu, un rien trop grand, d’une lèvre légèrement disproportionnée, une bouche asymétrique, d’une dentition joliment fantaisiste – aérée : dents du bonheur ; acérée : canines menaçantes et vampiriques ; adhérée : duels entre une prémolaire et une canine qui se battent un espace vital trop petit ; atterrée : petites quenottes peinant à s’extraire des gencives ; affairée : chevauchement impétueux produit par la trop grande envie de certaines incisives de venir titiller vos lèvres ; appairée : lot de deux dents qui veulent faire bande à part, ou version asymétrique du diastème déjà rencontré – ou encore qu’un visage lui évoque un petit animal, pour qu’il ait envie d’y tremper son attention plusieurs fois, de s’y plonger, de tellement le dévisager, notant les variations de ses différentes facettes, qu’il en arrive à l’apprécier vraiment. Alors que les femmes parfaites lassent rapidement, comme un dessert trop sucré dont on mange les premières cuillérées goulument, et s’avèrent rapidement indigestes. Et puis ces femmes-là, les premières, les femmes qui ne sont pas sorties de moules tout faits (ou mal), compensent souvent par une intelligence appréciable, une ingéniosité et une force de caractère qui forgent une vraie personnalité, font d’elles des femmes pleines de ressources et des jardins labyrinthiques où il fait bon se perdre !

Natalia a couché son rigolo, éreinté de sa journée, elle-même attendrie de voir Jean apparemment si complice avec son petit, qui voit revenir cet homme régulièrement dans la vie de sa maman, et n’y trouve rien à redire. Une nuit de plus est tombée sur le Chili.

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