§9. Et quoi, que fais-je pour les fêtes ? A la faveur des vacances d’été chiliennes, je suis de retour à Paris, dans le 18ème et le froid. (Oui, il y a un voyage en avion et deux jours compressés dans l’astérisque qui sépare le fragment §8 où je me faisais envahir le cours par des petits cons et celui-ci où je suis loin d’eux ; magie de la littérature, de faire entrer tout ceci en si peu de place ! Imaginez si nous commencions à mettre des informations dans les marges ou à écrire entre les lignes, Dieu n’aurait plus qu’à revenir pour nous diviser car le Ciel serait à nous en peu de temps). Il faut bien croire que je ne suis pas si mauvais fils, pour sacrifier ma chaleur d’hémisphère sud en allant rejoindre l’hiver grisâtre de la capitale française.

Je m’arrête devant la lourde porte de bois que je connais si bien pour l’avoir poussée tant de fois, officiellement ou en cachette, à toute heure… Je toque fortement, je n’ai plus de clef.

— Qui est-ce ?

— Que lejos de mares, campos y montañas
Ya otros soles miran mi cabeza cana.
Nunca vi Granada,
Nunca vi Granada.

J’entends ses pas dans l’appartement, la porte s’ouvrir rapidement, et Maman m’étouffe dans ses bras avant que je ne puisse continuer la chanson de Paco Ibañez. Après quelques secondes d’étreintes, elle recule et regarde son petit Juanito, les yeux légèrement liquéfiés et lui chantonne dans une voix étranglée et avec son accent espagnol qu’elle n’a jamais réussi totalement à effacer :

— Si altas son las torres, el valor es alto;
Venid por montañas, por mares y campos.
Entraremos en Granada,
Entraremos en Granada.1

Nous nous sourions. Il n’y a plus à ce moment-là ni querelles, ni incompréhension, ni divergences, mais la réunion de deux êtres qui quelques mois dans leurs vies n’ont jamais pu être plus proches l’un de l’autre.

Je rentre dans cet endroit où j’ai vécu, qui ne changera plus, où, quoi que je fasse et qui que je sois, je suis accueilli les bras ouverts et défendu avec la plus systématique mauvaise foi. Je pose ma valise dans cette chambre où se trouvent bien à la place où je les ai laissés mes livres et mes vinyles, musée à l’Enfant Unique où tout est relique jusqu’à la moindre breloque… et même cette photo d’un chanteur qui me prouve avec tristesse que je fus un idolâtre il n’y pas tant d’années que ça, et qui finira dans une poubelle dès demain. (Je ne me souviens même plus de nom cette idole.)

Bande sonore : Paco Ibañez, “Balada del que nunca fue a Granada”

Note

  1. Variation sur “Balada del que nunca fue a Granada”. Musique de Paco Ibañez, d’après un texte de Rafael Alberti.

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