§18. J’ai réussi à trouver un italiano ! Il est dans son carton blanc qui m’attend, bien tiède, cuisiné vite fait dans un petit snack de l’Alameda. Et pour le savourer sans attiser la jalousie, je vais le manger un peu plus loin, dans un petit parc tranquille. Pour manger salement, aussi, car ce n’est pas évident de manger ces repas-là, même s’ils sont censés être adaptés à l’homme de la rue, trop pressé pour s’asseoir à une table.

Et de fait, très rapidement, le pain, imbibé de la sauce de la viande et de pate d’avocat en est devenu tout mou, et lui qui sert normalement à remplacer les couverts pour porter les aliments du carton d’emballage à la bouche, s’avère inutilisable. D’ailleurs, je ne sais s’ils ont un sixième sens ou s’ils cachent bien qu’ils sont plus malins qu’on ne le croit, mais un chien des rues est déjà en train de lorgner une erreur de ma part, espérant ostensiblement – l’espoir brille sur tout son corps : sa truffe pointée vers moi, ses pupilles dilatées, sa queue prête à le transporter comme une hélice, ses dents qui salivent – que je fasse tomber par terre un peu de mon butin. Comment sait-il que je n’irais pas le manger même par terre !? Toujours est-il que je me retrouve au bout de quelques minutes avec les mains vertes, et ma tomate, beaucoup d’avocat pâteux ainsi qu’un bout de viande sur le carton (un bon tiers du sandwich en somme) sans aucun autre moyen que d’imiter ce que ferait le chien si je posais le carton, c’est-à-dire lécher la nourriture à même l’emballage. Coup de tête à gauche : un couple passe tranquillement. Puisque de toute façon ce qui reste est froid, sauvons un peu la face et différons l’opération acrobatique et honteuse. Nouvelle inspection vers la gauche : plus personne. Droite : un couple de dos. Je me lance et rapproche le carton de mon museau. Je sens même que le chien appellerait ça « manger comme un porc » se désolidarisant de ce spectacle effroyable, s’il pouvait parler notre langue ! C’est d’ailleurs ce que me dit la collègue à qui j’avais causé du tort et qui ne m’avait pas donné l’occasion de le réparer :

— Tu manges comme un gros cochon, toi !

Je crois que j’ai tellement d’avocat sur le nez, voire la joue, qu’elle ne peut me voir rougir : ouf !

Mais question répartie, je ne suis pas au mieux. D’où sort-elle ? Pourquoi arrive-t-elle à ce moment-là ? Me voilà ridicule maintenant. J’essaye d’essuyer rapidement ce que je sens tout humide sur le bout de mon nez, mais au lieu de me servir de ces fines serviettes peu perméables qu’on trouve au Chili, je passe le dos de ma main dans un geste machinal. Effet garanti. Je suis dans un sable mouvant, plus je bouge, plus je semble m’enfoncer !

Elle rit, beaucoup, et s’éloigne de moi de très bonne humeur, quoique à mes dépends.

Le chien lui aussi est en train de partir, déçu et triste. De la femme qui rit et du chien malheureux je pense que je suis plus proche du deuxième, j’ai presque envie de me mettre à quatre pattes et le suivre…

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