§1. « Notre » fils, Pablo, a dix ans, c’est un vigoureux garçon qui commencera à déserter la maison (de sa maman ou de ses grands-parents) pour se réunir en bande, n’ayant que la seule préoccupation de son âge : les filles, et secondairement l’instruction pour pouvoir séduire les femmes, plus tard. Ou faire de la politique. Comme sa mère. Et son père.

Sa vie est à l’image de ma prime jeunesse à moi ; sous toutes les latitudes, toutes les générations se ressemblent. Pourtant je n’ai plus l’âge à ça, la jeunesse se termine au bout d’un long processus où, de tâtonnements en tâtonnements, on finit par trouver une femme avec qui l’on désire engendrer une nouvelle jeunesse dans une nouvelle vie. En somme, on passe le témoin. Dès lors que dans nos plans notre insouciance est appelée à s’incarner dans un autre corps que nous devrons nourrir, c’en est fini de soi, de sa vie centrée sur son propre individu. Déjà ne plus s’appartenir : il faut s’effacer un peu pour pouvoir se prolonger. Et désormais les jeunes avec leurs occupations puériles ne provoquent en moi que l’attendrissement : je suis arrivé (où ? à quoi ?), eux cherchent encore (quoi ? vers quelle direction ?). Comment ne pas éprouver de sentiment paternaliste à leur égard ? A d’autres moments je dirais que nos petites afflictions n’ont aucune consistance à côté de leurs jeux, les enfantillages, se courir après en riant. Devant cette innocence quel malheur peut paraître sérieux ?

Mon chemin a été plus long, pourtant j’ai aussi trouvé une femme, et me suis arrêté dans ses bras. Alors combien les jeux de la séduction me semblent enfantins ! Je repense aux frustrations passées des petites filles qui m’ont ignoré. Aux envies de connaître telle ou telle beauté qui se dandine sur la piste de danse, sous les yeux de toute la gent masculine présente en sachant douloureusement que jamais la rencontre ne se produira. Que je n’étais pas assez bien. Que le seul échange qui était permis : la regarder comme un fruit défendu et inaccessible. Et puis…

— Ouhou ! Réveille-toi !

— Oui, je rêve. Encore. — réponds-je à Natalia.

— Tu n’arrêtes pas de rêver, tout le temps. Sais-tu que tu marmonnes parfois quand tu rêvasses ? Tu ne le faisais pas avant, ce doit être en français car je discerne des mots mais je ne comprends pas grand-chose.
— C’est vrai ?!

— Du calme, il n’y a rien de mal.

— Si. Non. C’est bizarre…

A vrai dire, je ne sais pas pourquoi je me méfie encore de parler d’avant. Elle sait ce qu’il fallait savoir, pas tout, l’essentiel, pourquoi dépoussiérer le passé, loger dans le présent des anachronismes ? Je voulais abandonner mon étiquette, et voilà que je la sens qui colle à moi, à l’autre bout du monde, que rien n’a changé. Ça aussi, je l’apprends, qu’on ne peut jamais se fuir soi-même. Que ni la terre, ni le climat, ni la distance, rien ne me change totalement. C’est toujours le même visage, le même caractère, les mêmes faiblesses, les mêmes défauts, les mêmes souvenirs que je transporte avec moi. Les mêmes gens que je rencontre, partout c’est pareil. Toujours la même personne que je traîne, je n’ai pas perdu ma peau en route. Jamais. Quoi que je fasse, je bâtis toujours sur les fondations du passé.

Il faut aussi se battre pour ne pas être l’idiot inutile de sa non-évolution. Et rencontrer les bonnes personnes. Heureusement, Natalia a été plus forte que la peur, elle a su briser la chaîne et m’accepter tel que je suis, non tel que j’ai pu être. Je lui serai toujours reconnaissant pour cela. Pour sa main tendue dans l’abîme où l’on m’avait enfermé, où je m’étais enfermé moi-même, me retournant irrémédiablement vers les mêmes images bien que j’avais pensé faire table rase du passé en posant les pieds à Pudahuel.

Et de fait, j’évolue aussi au contact du Chili. L’idiot vous enferme dans votre provenance, il vous a photographié un jour et se refuse désormais à vous regarder, préférant la paresse des reflets que lui livrent ses préjugés à l’effort de la rencontre. Suis-je pourtant celui à qui il croit parler ? Si on n’efface rien, si on ne fait qu’entasser de nouvelles strates d’expérience sur celles du passé, le résultat n’est-il pas différent ? J’étais rouge et je suis jaune, le nuancier oranger de ma vie n’est-il pas tous les jours un peu différent de celui d’hier ?

Faire de ma mémoire un grand champ d’inconnues, me dissocier parfois d’elle, la renier si possible par moment, n’en garder que le meilleur.

— Tu rejoins ton ami Juan pour voir le match ? — me demande Natalia au milieu de toutes ces considérations.

— Non, il préférait aller voir Carmina Burana au Théâtre Municipal. Je vais avec Claudio et deux autres camarades.

— Ah ça me rassure, je ne voudrais pas qu’il raconte des bêtises à Pablo… C’est d’ailleurs gentil de l’amener.

Elle m’embrasse.

— Il est fou depuis quelques jours, il ne me parle que de ça — reprend-elle tout d’un coup. — Le foot, la finale de je ne sais pas quoi, le foot, un grand guerrier transformé en icône pour amateurs de tapeurs de ballons. Ah les hommes !

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