§2. C’est Domenico qui m’a rappelé, m’a fixé rendez-vous sur le Cerro San Cristobal afin de voir une dernière fois, disait-il, la ville. Ce fut une agréable balade en sa compagnie. La ville grouille là en dessous. Nous sommes loin de tout ça, de la Guerre froide qui se terminerait dans le monde et d’une chaude qui est sans cesse sur le point d’éclore, rose sans pétales, au Chili, puisque Allende menacerait de supprimer la Contraloría et la Cour Suprême au profit de je ne sais quelles institutions forcément populaires, comme si dans l’espagnol chilien actuel, “populaire” était un raccourci de « à ma botte ». Bref. On avait dit que tout ceci était loin, perdu dans la contemplation des veines mouvantes de cet organisme rongé de dissensions qui ne reconnaît plus la moitié de ses organes et. Paix. Il y a des rues, des bâtiments, une Alameda saignée par l’arrivée du métro encore en travaux, des voitures qui vont, viennent, se croisent, s’arrêtent aux sémaphores où les piétons les rencontrent un faible Mapocho qui tente de se faire une place, des vies, des espoirs, des tristesses, et la rage, l’agonie violente d’une société… Paix. Il y a Tingo, le jeune homme riche qui a tout vendu et va à l’autre bout du monde poursuivre ses rêves erratiques, quittant l’affreux confort bourgeois pour se poursuivre lui-même, qui dit au revoir à Juan et ses erreurs, qui devrait le suivre, et qui croit être arrivé à bon port parce que les yeux d’une déesse blonde le tiennent captif, ô Hélène délicieuse1

grâce à qui lui sont indifférents tous les chevaux de Troie de la tyrannie, Chiliens ou Cubains, mes couilles !

— Tu es sûr, Juan ? — me demande-t-il alors que nous redescendons vers tous ces gens. — Tu ne veux pas voir Ravi Shankar, ce soir, le plus grand joueur de cithare parmi tous ?

— Merci, je t’assure que je préfère Orff à Shankar ou même au football. J’espère revoir cette femme au Théâtre Municipal, j’ai cru comprendre qu’elle y allait. Rien que la voir, Domenico, et je serai au Nirvana de toutes les religions existantes et inventables. Je crois que j’éprouve quelque chose de fort et nouveau pour elle. De l’amour, sans doute, mais j’ai déjà été vraiment amoureux tant de fois. C’est peut-être au-delà !

— Ça aurait été pourtant notre dernier souvenir commun.

— Peut-être viendrai-je te voir à Delhi ou Katmandou, qui sait ? Peut-être serons-nous cochons ensemble dans la même porcherie si nous réussissons cette vie et avons la chance de nous retrouver dans le prochain cycle…

— Ne te moque pas, Juan. Tu as tort.

— Je te charrie, l’ami. Je t’ai déjà dit que j’ai plus d’intérêt que je ne le montre pour l’idée de réincarnation…

Nous nous regardons dans les yeux avec la flamme dans la pupille des derniers instants. Je déteste les adieux. — Bon, je vais faire quelque chose, alors — lui lancé-je pour dédramatiser la situation. — Ce soir à 18h, je vais lancer une pièce de monnaie et si le sort, Allah, ou le Destin voulait que j’aille écouter de la cithare plutôt qu’un orchestre, je serai à tes côtés.

— Donc nous ne savons pas si nous nous revoyons ou pas ?

— C’est ça. Le hasard seul sait ce qu’il nous prépare.

— Soit. Je suis confiant, alors. Nous nous reverrons ce soir.

— Sans doute.

Nous nous prenons dans les bras. Puis il s’en va.

Tingo a bien changé, il a troqué sa vie étriquée contre une quête irraisonnable teintée d’espoirs. Il est peut-être très Chilien, au fond, bien dans l’air du temps, qui souffle sur tout ce qui existe sans trop savoir comment l’on bâtira demain… Mais lui n’entraine pas les autres dans ses projets aventureux… Doux exil où il se trouvera peut-être, naissant pleinement, baptisé dans un bain de vie, risquant d’être heureux en échange de son sarcophage de réussite sociale.

Il doit être loin désormais, suffisamment pour qu’il ne puisse lire dans mes pensées. Donc, je ne tirerai aucune pièce. Mon choix est fait depuis longtemps : je veux vraiment avoir une chance de revoir la belle Helena. Je ne veux plus gâcher aucune occasion de la rencontrer, je crois que je suis amoureux, sans exagérer, amoureux, tout simplement. Adieu Domenico Tingo, bon vent à toi. Il n’est pas loin que je t’envie un peu.

Note

  1. C’est sans doute ici qu’il eût été plus rationnel de placer des références à l’Eloge d’Hélène de Gorgias… [Note du narrateur].

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