1.1. Je me suis présenté au rez-de-chaussée du bâtiment Diego Portales1, et après avoir bien prouvé que je suis Juan, puis fouille, coup de téléphone à son bureau quelques étages plus haut, et mené dans l’ascenseur un pistolet pointé sur moi, je suis reçu par un des chefs de la Junte qu’est Augusto Pinochet.

— Faites-le entrer. Vous pouvez disposer.

Le soldat sort et nous restons tous les deux dans son spacieux bureau.

— Oui, Juan. Dites-moi, mais je vous préviens je n’ai pas beaucoup de temps.

— Alors allons au fait : la politique de terreur et de meurtre qui a lieu en ce moment est une erreur, Aug… général.

— De quoi parlez-vous ?

1.2. — Allons, général. Je vous parle des cadavres qui flottent sur le Mapocho, des rumeurs qui trainent autour du Stade National, des silences éclairants qui suivent certaines questions lorsqu’on discute avec vos troupes. C’est impossible de cacher les faits, vous devez bien vous en rendre compte. Vous savez bien comment c’est : untel révèle à sa femme un secret sur l’oreiller en lui faisant promettre de ne pas le dire, qui le répète à son amant contre la même promesse, qui l’écrit dans son journal intime que sa femme lit, qui le raconte à sa meilleure amie en échange d’un même serment, qui en parle à sa maman après que celle-ci a juré qu’elle sera muette comme une tombe, qui évidemment s’empresse de le raconter à une autre amie qui crache dans sa main et promet qu’elle ira en Enfer si elle parle, (je fais la version courte) qui le raconte à sa fille, qui elle-même le chuchote dans le creux de l’oreille de notre premier militaire bien énervé qu’un de ses imbéciles de collègue ait bien plus parler. De sorte qu’en une semaine la moitié de la ville sait un secret que personne ne doit répéter à personne…Et finalement au bout tous ces fils de gens muets il y a que tout le monde sait ou saura et que la vérité finira par crier dans les rues.2

1.3. — Affabulation. Il n’y a que quelques cas. Des accidents. Des suicides. Nous contrôlons très bien la situation. Et puis il faut frapper fort les chefs séditieux pour impressionner les moins courageux, les protéger d’eux-mêmes, empêcher ainsi un mouvement de masse de créer une vraie guerre civile qui ferait énormément de morts. Si nous sommes faibles ou pusillanimes, si la répression musclée n’arrête pas les tièdes, alors là nous irions vers de terribles moments, et pour longtemps. Si nous arrivons à retrancher le cancer rapidement, alors l’opération sera réduite. Ainsi ne vois pas le sacrifice de quelques vies humaines qui de toute façon seraient allées au-devant de leur propre perte, vois tous ceux que la peur va sauver. Bon, maintenant dis-moi ce que tu es venu me demander…

1.4. Je lui trouve un côté un peu hautain que je ne lui connaissais pas. Ou est-ce la fatigue et le stress ?

— Rien. Je n’ai rien à mendier, rien qui soit en ton pouvoir de faire. Je venais juste te rappeler qu’il ne faut pas semer la haine, ni pervertir ton action par de tels actes. Les heureux défenseurs de la veuve et de l’orphelin, nos joyeux névrosés du Café de Flore, n’attendent que ces prétextes pour vous dénoncer et blanchir en même temps les partisans de l’ancien gouvernement, pourquoi chercher le bâton qui vous frappera de toute façon ? Ne lui mâchez pas le travail !

— Si de toute façon il doit frapper…

— Ah. Et crois-tu que le pouvoir se garde éternellement ?

— Tu sais bien que nous ne comptons pas le rendre avant que le pays ne soit sur de bons rails et qu’il soit immunisé contre la gangrène du communisme. Il nous faudra sûrement des années pour remettre sur pied tout ce qui a été abattu en trois ans, sinon même un peu plus…, il est probable que Pinochet ait discuté avec lui.

— Mais ne tuez pas, voilà ce que je suis venu te dire, pour vous, ne tuez pas !

— J’y penserai.

1.5. Son ton est ironique, comme si je n’étais que le philosophe, le gentil penseur, qu’on écoute avant les choses sérieuses et qu’on oublie une fois qu’elles commencent, le conseiller du Prince, voire le bouffon. Cette dernière idée m’énerve, je ne suis pas un laquais qui vient quémander à sa Grandeur, mais un camarade qui vient conseiller, et je refuse de me voir opposer cette arrogance fraîchement éclose.

— Très bien, jouez aux Tout-Puissants. Mais est-ce qu’un seul d’entre vous aura le courage d’affronter dignement ce qu’il est en train de faire, Augusto, quand vous serez descendus de vos piédestaux ? Est-ce qu’un seul d’entre vous, une fois que la roue aura tournée et que vous ne commanderez plus le pays pourra se dresser devant la foule des proches des victimes et leur dire clairement dans les yeux : « j’ai tué, je ne regrette rien, voici toutes mes raisons, et si c’était à refaire je le referai » ? Il se peut que l’un de tes compagnons de la Junte estime qu’il incarne mieux l’Etat que toi : on chuchote même que Leigh se verrait bien calife tout seul,3 tu te souviens ce qu’a dit Lénine : conquérir le pouvoir ce n’est rien, c’est le garder qui est difficile. Et lorsqu’on est à la tête d’une association née dans l’illégalité on ne sait plus où l’illégalité peut s’arrêter…

1.6. Ses yeux sont perçants, froids, sa fine moustache cache mal un rictus.

— Nous ne sommes pas dans la complète illégalité. Tu sais très bien que le 23 août, le Parlement nous a donné son blanc-seing

— Ce n’est pas faux…

Il me regarde maintenant sans rien dire avec son sérieux indéchiffrable. Postulons que c’est de l’intérêt qu’il me témoigne et que ce que je peux dire pourrait servir, je continue :

— Pardon pour la comparaison, et je ne dresse aucune analogie, mais rappelle-toi ces images d’Adolf Hitler, Viktor Lutze et Heinrich Himmler, traversant en 1934 le Reichsparteitagsgelände comme Moïse traversait la Mer Rouge. Quelle fierté, quelle pompe, quelle assurance chez tous ces gens ! Et comment ont terminé ces demi-dieux ? Lutze remplaçait, en 1934, Röhm, le vieux copain, purgé quelques mois plus tôt par les siens. En 45, Hitler a mis fin à ses légendaires colères en se suicidant pitoyablement dans son bunker. Suicidé, comme Goebbels, comme Himmler, comme Goering. Tous les survivants n’ont pu que se défendre en chargeant les défunts, prétextant qu’ils ne faisaient que suivre les ordres, mais ce n’était pas eux, pas leur faute, les grands Dogues devenus des petits caniches se mordillant les pattes pour savoir à qui revenait le tort, les uns se faisant passer pour fous ou malades, les autres fuyants le ventre à terre – jusque par ici, d’ailleurs. Et combien pour accepter la sentence des victimes ? Combien pour aller fièrement à leur mort après avoir décidé froidement celle de millions d’autres ? Combien de Socrate qui avalent la cigüe sans se défiler et assument tous leurs actes ?

1.7. Il s’est approché de moi et me susurre à l’oreille, comme s’il craignait d’être espionné dans son propre bureau :

— Il faudra de la répression, c’est sûr. Sévir sur les adultes, c’est une chose. Mais les enfants, je les crains par-dessus tout. S’ils restaient de simples petits marmots apeurés, passe… Mais ils grandiront, ils garderont en eux le souvenir de leur père, les fantasmeront : du simple minable martyrisé, ils s’en feront une idole. Je crains qu’ils se voient comme les héritiers de leurs ancêtres, s’inventent des missions, des devoirs vis-à-vis de leurs aïeux. Il sera difficile de leur faire accepter la vérité sur leur famille, tant il est plus intéressant de se croire descendant de héros. Et pourtant nous ne pouvons pas laisser en vie tous ces ennemis prêts à nous poignarder à notre première faiblesse. Le sang ne sèche pas – que ce soit le leur qui coule, définitivement. Si nous les laissons échapper, tôt ou tard ils viendront nous égorger, ils prendront nos armes et viendront les pointer sur nous. A partir du moment où le pays est déchiré par tant de haine, c’est au premier qui tire. C’est nous ou eux. Ils ne nous épargneraient pas s’ils pouvaient – je préfère que ce soit nous qui tirions plutôt qu’attendre qu’ils le fassent.

Deux soldats entrent dans la salle, appelés par je ne sais quel procédé, mais bien là, prêts à m’accompagner vers la sortie.

1.8. Augusto se raidit et prononce d’un ton martial et très sûr de lui, avec une touche d’emphase :

— Merci, cher Monsieur, j’ai désormais un pays à gérer. Vous on vous paye pour faire des leçons, moi je vais essayer d’agir pour remettre ce pays sur pied.

— Ah oui, prend-le sur ce ton, très bien ! A voir si tu auras le courage, toi, grand Gengis Khan, réincarnation d’Attila, nouvel avatar d’Alexandre, dernier des Créon. Lequel d’entre vous dans la Junte est le Saint-Just chilien, lequel Robespierre d’Amérique Latine, lequel le nouveau Napoléon ? Sauras-tu seulement affronter tes responsabilités, en soldat, en homme, rien qu’en être humain, lorsque les cadavres se rappelleront à toi ?! Tu sais, il paraît que la fameuse phrase de Charles IX :

Eh bien soit ! Qu’on les tue ! Mais qu’on les tue tous ! Qu’il n’en reste plus un pour me le reprocher !
Charles IX, 24 août 1572

ne serait pas de lui ! Elle est orpheline, la pauvre, tu ne veux pas en assumer la paternité ?

Eh bien soit ! Qu’on les tue ! Mais qu’on les tue tous ! Qu’il n’en reste plus un pour me le reprocher !
Augusto Pinochet, 16 septembre 1973 et pour l’éternité

— Ça suffit, sortez !

1.9. Je sors, car je sens que les deux hommes sont prêts à le faire, manu militari, comme il se doit en ces lieux. Qu’il aille se faire voir, moi je n’aurai aucune présence dans les livres d’Histoire, à lui de voir laquelle il veut laisser.

Notes

  1. Qui n’est, rappelons-le, autre que le bâtiment du Centre Culturel Gabriela Mistral, renommé par la Junte dès les lendemains du coup d’Etat, pour mieux affirmer le caractère autoritaire du nouveau régime, s’inscrivant dans la filiation de ce très important ministre du XIXème, considéré autant comme un des « pères de la nation » que comme un tyran. [Note de qui vous voulez puisqu’elle n’est qu’informative ; sauf de Jean, peut-être…]
  2. Servons-nous aussi du témoignage d’Alain Touraine : on n’apprend rien par la télévision ou les rares journaux qui sont encore autorisés par la Junte, la radio qui est « obsédante, avec ses appels incessants à l’unité nationale et au respect de la hiérarchie » [Touraine 1973, 257], on sait qu’il y a eu quelques accrochages dans les usines, on sait que le Stade national sert de lieu de détention, « des témoins sérieux ont vu presque tous les jours des cadavres à la sortie sud-est de la ville » [Id., 258].
  3. Ceci est un pur mensonge de Juan…

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