§16. — Je le dis afin que les camarades puissent savoir ce que nous avons dit la dernière fois…

Et pour tous ceux qui étaient là une lente redite les attend. Une demi-heure environ après le début du cours, à deux rangées de moi, une jeune fille arrive en retard, bouscule les gens pour se faufiler une place sur une chaise en faisant un bruit assez perturbateur, mais sans que cela semble la gêner, elle. J’avais déjà remarqué ça la dernière fois : beaucoup arrivent en retard et parlent à voix haute en s’installant, bien qu’ils dérangent les autres mais que ça paraisse normal. La réunion se déroule ; j’ai l’impression de connaître tout ce qui est dit ici sur l’histoire du marxisme. Au bout d’une heure l’assistance se fait moins attentive. La retardataire note tout frénétiquement, maintenant, dans un petit cahier qu’elle noircit d’écriture dense en optimisant tout l’espace de la page. Une autre assistante, au contraire, qui est arrivé bien en avance et gribouillait des messages politiques avant la conférence, somnole à présent. Chacun commence à trépigne, semble vouloir parler, participer, raconter son histoire… Il ne manque que des cafés ou des bières et c’est reparti pour un tour de discussions sans fil, comme à la fin de la dernière fois. Personnellement, cette fois-ci, ma deuxième, cela me laisse le temps de penser un peu à ce qu’il m’arrive avec Natalia depuis un petit peu moins d’une semaine. …Tout ceci est arrivé si vite. Je ne peux pas dire que j’ai été surpris totalement car je voyais bien un rapprochement entre nous, sa façon de me montrer les petites astuces de la vie quotidienne, sans perdre patience – c’est une mère aussi, bien sûr ! –, en me répétant les choses doucement et non pas comme les gens qui, dans la rue, vont vous répéter trois fois les mêmes paroles avec le même ton, le même débit, les mêmes mots, comme si un effet magique allait tout d’un coup vous permettre de comprendre ce qui vous a échappé les deux premières fois. Nos rires échangés, les conversations prolongées, sans cet air dur que je lui avais connu au début. (Au début, on croirait que j’évoque l’ancien temps ; il a juste un peu plus d’une semaine que je suis au Chili.) Attraction vers un même point de convergence. Les regards qui se soutiennent et se comprennent de plus en plus sans aucun signe apparent. Naturellement. Avec évidence. Sans que je n’aie rien fait de particulier. Mais qu’elle me mène à elle, elle, ainsi, me déroute encore ! Je suis sur un nuage, une pluie qui ne veut pas s’écraser sur le sol, qui est bien tout là-haut et regarde le soleil en le suppliant de ne pas le laisser tomber. Qui est le soleil ?

Mais quand même, je n’ai rien eu à dire dans ce déménagement, elle ne m’a pas consulté en quoi que ce soit, comme on le ferait dans un couple. Sommes-nous vraiment un couple ? Il n’y a eu, à notre retour, que quelques marques de tendresses, mais jamais nous ne nous sommes affichés ensemble. Que suis-je pour elle ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.