§9. Petit évènement dans la maison, malgré la faim que semblent connaitre de temps en temps ses habitants (et que je connaitrai sans doute après ces deux jours de fêtes). Malgré aussi le manque de certains objets qui simplifieraient le quotidien, en ce mercredi de travail et de rentrée anticipée1 des cours pour tous les Chiliens scolarisés, Natalia a acheté le nouveau disque de Víctor Jara, La Población2.

Le temps qu’elle appelle des voisins pour partager avec eux cette première écoute, j’ai le temps, m’assure Agustín, de terminer la lecture de mon peut-être dernier Mercurio, en tout cas à la maison – auquel j’ai plié la une pour que personne ne voie ma compromission temporaire avec la presse de droite : « tu sais c’est long de réunir des Chiliens… » m’a-t-il dit avant de partir dans le jardinet faire je ne sais quoi. Et donc je lis, page 7, qu’aujourd’hui a débuté la législature extraordinaire qui prendra fin le 21 mai 1973. Durant cette période, seules les propositions de l’Exécutif peuvent être discutées. Sont prévues : 1) le réajustement des salaires, « je te présente Rosa et Fernando de la maison rouge presque en face », “un plaisir”/ « enchanté », 2) la participation des travailleurs aux aires sociales et mixtes de l’économie, 3) les garanties aux petits et moyens propriétaires, 4) la création du système national d’autogestion, “Iván”- poignée de main – « Jean », 5) le régime des activités réservées à l’Etat, 6) la nationalisation de l’International Telephone and Telegraph, les conspirateurs gringos. Bon courage camarade Allende.

Une fois le thé préparé et versé dans les tasses, elle met sur le tourne-disque de la maison, sous nos yeux admiratifs, transis dans l’attente frénétique de le découvrir, ce disque produit par les camarades éditeurs de la Discoteca del cantar popular (DICAP). Crépitements du rond noir, chant d’un coq. La guitare commence en arpège et une voix de femme accompagne la première chanson. Nous resterons ainsi une heure à nous regarder dans un silence qu’aucun n’aurait le mauvais goût de rompre. Comme un rituel partagé, une religion qui ne pousserait pas ses fidèles à se tourner vers le froid d’icônes de bois, mais à nous relier les uns les autres par des regards. La main du mari qui tient celle de sa femme et qui chantent l’amour sans ouvrir la bouche. Parce que celui-ci est au-delà de leurs visages un peu sales, de leur odeur forte de travail et de cuisine, par des sourires qui s’appellent les uns les autres, se nourrissent des uns des autres comme un terreau mutuel. Un arc-en-ciel qui ne peut être beau que par la contribution de tous et demeure incomplet par l’absence de la moindre couleur. Ces notes qui résonnent bien que je ne comprenne pas toutes les paroles… Des enregistrements de pobladores racontant leur expérience bordent les chansons, ancrent les thèmes musicaux dans le monde d’où elles tirent leurs racines. C’est pendant que les flûtes de pan de la “Toma”3 jouent, que Natalia se réfugie dans l’obscurité de son for intérieur, me laissant regarder sa poitrine trembler sous ses mains jointes, résistant à l’envie de me lever et d’aller d’une caresse effacer les quelques éclats de larmes que je devine dans ses yeux fermés. Il y a dans le puzzle humain des pièces qui doivent s’assembler bien au-delà de leur simple juxtaposition et ouvrent une troisième dimension, la profondeur de l’entente, cette fraternité poussée dans ses illimitations. Et sous ce corps fragile se cache le trésor qui bouscule mon cœur. Ses yeux s’ouvrent alors que je n’ai pas eu le temps de retirer mes regards d’elle, par pudeur. Et désormais elle sait ce qu’elle ne pouvait que deviner, sans doute, jusqu’ici…

Cela fait quatre jours que je la connais, quelle espèce d’enfant suis-je à m’enflammer si vite ! Et pourtant qu’ai-je besoin de la connaître ‘administrativement’ ou d’avoir étudié sa biographie lorsque ses gestes révèlent l’essentiel et le plus important d’elle ? Ai-je besoin d’avoir compté le nombre de pieds des phrases de ses paroles, la structure de ses accords, ses conditions d’enregistrement, le nom des musiciens, pour vibrer à une chanson ? Natalia est un poème, cela émane d’elle au premier regard…

Nous repartons chacun à nos activités après cette écoute collective, renforcés par ce partage, pour quelques heures, ou jours, rechargés de courage et de foi, celle qu’il nous faut pour aplanir les montagnes et inverser les cours d’eau.

Bande sonore : Víctor Jara, La población

Notes

  1. Rentrée avancée de 5 jours par rapport à ce qui était prévu, puisque les vacances scolaires des Fêtes de la Patrie (Fiestas Patrias) avaient, elles aussi, étaient avancées de 5 jours en raison des troubles estudiantins, afin de faire rentrer tout le monde chez soi et éviter d’autres heurts.
  2. Le quartier populaire, et non la population.
  3. Littéralement, la « prise », ou l’occupation sans autorisation, et parfois par la force, d’une terre ou d’une entreprise par les travailleurs afin d’en déloger les anciens propriétaires et d’en assurer la gestion à leur place.

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