§8. Santiago. Ville. Capitale. Que je découvre en compagnie d’Agustín, arrivé hier soir avec des traits tirés, une chemise sale et un ami qui a partagé ma chambre. Enfin la chambre que Natalia m’avait attribuée : pourquoi ce possessif, et surtout lorsqu’il est encore moins justifié ?

— Je suis désolé pour hier, Jean. C’était un peu l’interrogatoire. Mais je ne me souvenais plus de cette lettre de Jorge. Ça m’était sorti de la tête – tellement de trucs à penser !

— Ne t’inquiète pas, je comprends. C’est surtout sympa de m’héberger.

— Oh, tu as vu, on a de la place. A quoi ça sert de garder des chambres vides et des lits inoccupés ? En plus tu nous aides, tu prends ton tour dans les files d’attente, tu participes à la vie de la maison, c’est bien pour nous tous ! Et puis Natalia s’en va très bientôt, si jamais un camarade passe on aura un lit disponible.

— Ah ? — (Mince. Elle va où ? Elle repassera ? Pourquoi s’en va-t-elle ? On connait son adresse ? C’est loin ?)

— Il faut qu’elle s’occupe de Pablo, aussi.

— Qui est Pablo ?

— Son fils ! Elle ne t’en a pas parlé ?

— Non…

— Natalia est une femme d’action, une femme d’avenir, elle sait aimer son petit sans se perdre en lui comme ces bourgeoises qui ne sont que les extensions de leur mari et de leurs enfants, secondées par des bonnes parce qu’elles ne sont même pas foutues de gérer seules…

Je partage son avis, je rajouterais même quelques strophes à l’éloge si j’osais avouer ainsi ce que je ressens, et cette chaleur dans la voix d’Agustín lorsqu’il parle de notre colocataire me gêne un peu, même si je suis très bien placé pour la comprendre.

— Natalia est une femme modèle pour les Chiliennes asservies depuis des années. Tu sais que le gouvernement travaille sur un projet de service social obligatoire pour toutes les Chiliennes de 16 à 21 ans ? — me demande-t-il tout d’un coup.

— Oui j’ai lu ça. Le « sans prendre en compte ni leurs désirs ni leurs aptitudes », m’a un peu choqué, je t’avoue.

— Jean, les femmes au Chili sont traitées comme des enfants depuis des décennies ! L’Etat bourgeois les maintient dans l’ignorance pour qu’elles restent des conservatrices, faute d’avoir l’éducation nécessaire pour comprendre le pourquoi de leur émancipation. Il s’agit de les ouvrir au monde. Si on ne rend pas ceci obligatoire, tu auras toujours un mâle, un mari, un père, un frère, qui leur trouvera mieux soi-disant à faire et la femme chilienne restera dans sa condition subalterne. Les pauvres auront toujours besoin de gagner de l’argent au lieu de pouvoir participer à la vie sociale de la nation et jamais les riches, qui ont plus d’argent que nécessaire, n’accepteraient de travailler pour leurs serviteurs. En leur donnant des tâches dans les hôpitaux, les jardins d’enfants, etc., on peut…

Pendant qu’il dit ceci, je pense à l’encart « emplois féminins » du Monde, et me dit que l’égalité des genres est encore loin, qu’il faudra encore des années de lutte progressiste pour que les Droits de l’Homme de 1789, rien que pour leur premier article, puissent être réalisés…

— …leur fait toucher de près la réalité sociale du peuple, on les insère dans l’effort solidaire d’un peuple uni qui doit faire face à ses besoins.

— J’ai lu dans le Mercurio, qu’un député parlait d’effort de « conscientisation », c’est-à-dire d’une « manœuvre de propagande généralisée » parce que le vote des femmes est traditionnellement au centre et à droite…

— Mais qu’est-ce tu perds ton temps à lire ce papier sali qu’est le Mercurio ! Ce n’est que l’organe officiel des possédants. Si tu lis tous les jours ce lavage de cerveau conservateur, tu finirais par croire que manger est mauvais pour la santé des travailleurs et que les coups sont bons pour leur équilibre…

— Je voulais le lire de temps en temps pour voir l’autre point de vue.

— Celui-ci ne vaut rien ! Il y a déjà assez de courants au sein de l’Unité Populaire pour avoir des avis contrastés et des analyses divergentes. Ne perds pas ton temps et ne va pas enrichir ces salops qui ne veulent que notre mort à tous pour le maintien de leur statut privilégié. Tu ne crois pas que ça ferait du bien aux femmes de la haute de se confronter un peu à la réalité du peuple, de connaître ce qui se passe hors de leur prison familiale ? Tu ne crois pas que c’est notre rôle de mêler ce peuple en un seul tout et faire cesser cette société où les uns se spécialisent dans le don de coups, aidés et protégés par leurs femmes aimantes et tremblantes, pendant que les autres apprennent depuis tout petits à les prendre ?

— Si, bien sûr !

— Non, je suis d’accord avec le Clarín lorsqu’il demande que la merde de ce salopard d’Edwards…

— Qui ?

Agustín Edwards !1

L’infâme qui a le même prénom que moi, propriétaire du Mercurio, de La Secunda et de La Tercera, parti pleurnicher chez tonton Nixon pendant que ses sbires continuent ici le travail de propagande… bref, que son quotidien ne soit plus diffusé par les entreprises de distribution étatiques : on ne va pas leur apporter la cravache sur un plateau en les suppliant de nous frapper, quand même ! Allez, marchons un peu. Combien on vous doit pour les cafés ?

Nous montons le Cerro Santa Lucía et son architecture espagnole, juste à côté du bâtiment du Centre culturel Gabriela Mistral, sur l’Alameda, le fameux bâtiment construit par les Chiliens en 275 jours et inauguré en avril dernier pour accueillir la troisième réunion de l’UNCTAD, preuve que le Chili révolutionnaire est capable de réaliser des choses – par amour, devoir et solidarité – plus grandes que les capitalistes avec leurs calculs et leurs profits. Après une discussion sur la guerre du Vietnam menée par l’impérialisme gringo, Agustín me parle de Valparaíso et me demande si je peux accompagner deux camarades pour les aider à décharger des malles à destination d’autres camarades de la côte. En plus ça me ferait visiter un peu et voir l’Océan Pacifique que je n’ai jamais pu voir. Tu parles, si ça me tente !

Note

  1. Journaliste et fils du propriétaire du plus grand groupe de presse chilien dont il hérita à la mort de son père. Son frère, Roberto hérita quant à lui de la plus grande maison d’édition du pays, les éditions Lord Cochrane. Alors que la banque Edwards, qui appartenait aussi à leur père, a été nationalisée durant l’année 1972, Agustín, âgé de 45 ans en 1972, se trouve en exil aux EUA depuis quelques mois.

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