Le plan mis à nu : le nazi Jarpa veut mener le Chili à la guerre civile.
Une du Siglo

§20. Natalia revient avec quelques camarades de la grande réunion de ce soir qui a réuni 3000 dirigeants syndicaux, dont Luís Figueroa de la CUT et Salvador Allende, infatigable président présent sur bien des fronts. Moi j’étais de garde dans le quartier, patrouillant armé d’une matraque pour empêcher tout attentat de Patrie et Liberté. La nuit a été calme. Nous nous reposons autour d’un feu, attendant que les saucisses de notre grillade improvisée cuisent. Je ne sais pourquoi, je me suis toujours tenu à distance de Natalia lorsque nous sommes avec d’autres camarades. Du moins lorsque la réunion des gens présents est politique, je veux dire par là lorsque nous sommes rassemblés non pas parce que nous nous connaissons et par pure amitié, mais simplement parce que nous avons une tâche commune à accomplir. Comme ce soir où je ne connaissais pas la moitié des camarades présents, bien que voisins. Non pas comme il y a trois jours au concert de Tito Fernandez où nous étions là sans mission particulière, en « civil » allais-je dire, …ou de repos, pour peu que cela signifie quelque chose. Notre engagement est un engagement pour la vie, pour les conditions de notre vie, et nous ne cessons pas d’être communistes parce que nous voulons passer du bon temps durant une soirée, comme nous ne pouvons prendre des vacances de notre condition humaine. Distance qu’elle n’a jamais cherché à réduire1. Qu’avais-je d’autre à faire que de prendre ceci pour un remerciement tacite de sa part et continuer à me comporter comme s’il n’y avait rien d’autre entre nous que le fait que nous fûmes un temps colocataire ? Peut-être veut-elle séparer la militante de la femme, et ne pas mêler ses sentiments à son activité politique.

Les estomacs crient, on parle fort pour ne pas les entendre, encouragés par quelques bières venues à point rafraichir les palais et libérer un peu les esprits – de la peur, de l’ennui, de la petitesse de notre action sur un échiquier où nous ne savons même pas sur quelle case nous sommes et dont nous ne suivons pas bien la partie. Ce que nous tentons de faire, pourtant.

— La situation se complique, ce soir.

Claudio. Un voisin avec qui j’ai discuté une bonne partie de nos tours dans le quartier. Ouvrier chez (Ex-)Sumar et communiste tant par son père que sa mère, la famille étant endeuillée par le décès d’un grand frère parti trop tôt « sur le champ de bataille ». Que je laisse continuer :

— Le Parlement a voté hier la loi sur « le contrôle des armes » dont nous ne savons pas comment elle sera appliquée, de manière neutre ou de manière sélective…

Avec ses points de suspension, il ne fait pas mystère qu’il ne croit pas totalement à l’hypothèse des deux la plus naïve.

— Allende a fait un pas, hier, vers une reconnaissance des cordons industriels — nuance un plus optimiste.

— Il se peut donc que l’Armée soit juste et s’occupe vraiment de Patrie et Liberté devenue un danger pour la nation entière depuis l’amplification de ses actes terroristes.

— La situation échappe surtout au politique, à mon avis — enchaine Natalia. — Il faut remarquer que cette grève est menée par les corporations…

— A la solde du PN ! — objecte un camarade.

— Pas tant que ça. Ils sont alliés objectifs pour le moment mais leurs idées ne sont pas les mêmes. La DC est à la traine du PN avec qui ils ont fait alliance : le centre dominant la vie politique chilienne c’est fini. Le PN est lui-même débordé par Patrie et Liberté, persuadés que l’emprise de la droite sur le Sénat et le Parlement ne suffit plus, bref que l’action ne doit pas être qu’institutionnelle mais surtout dans la rue… En face des corporations il y a eu l’action gouvernementale, certes, avec les réquisitions. Mais la grande force vive de la contre-réaction est venue du peuple directement lui-même. Les JAP, les cordons industriels, aujourd’hui les commandos industriels, c’est le pouvoir populaire qui est en train de naître d’Octobre. Le monstre de la réaction s’est uni, s’est réveillé, mais il a fait naître son double : celui du Peuple. Et le Peuple n’est pas que le gouvernement. Ce combat-là n’est pas soumis au vote…
— Tu tiens des propos anarchistes, Naty. En reconnaissant le travail des cordons, hier, Allende a préparé le terrain pour une amplification de leur action sous le contrôle de l’Etat. Les cordons ne peuvent pas fonctionner tous ensemble sans direction, dans une spontanéité magique !

— Non, la force qui est née là, dépasse Allende et ses batailles légales dans les cénacles. La rue va parler, on ne va pas attendre mars que la droite perde du terrain. Et en attendant ils nous bloquent constamment…

— Vous oubliez tous les deux le rôle de l’Armée — renchérit un troisième. — Pour le moment elle reste neutre mais nous ne savons pas l’état des forces de ceux qui sont proches de nos idées, ceux qui suivent Prats sur le chemin de la neutralité et ceux qui conspirent.

C’est vrai, si la société civile s’émancipe de l’ordre constitutionnel, l’Armée en est un acteur non-négligeable qui a la capacité de se placer en arbitre. Mais ce qui me préoccupe à l’instant ce sont les regards haineux de Natalia lancés à celui qui l’a contredit. Quelle est l’origine de cette colère ? Pourquoi prend-elle tant à cœur un débat d’idées entre camarades ? Pourquoi ressens-je une urgence chez elle qui semble vouloir accélérer le cours des choses ? Quelle rage s’empare d’elle alors que Le Siglo d’aujourd’hui informe que les industries métallurgiques battent des records de production grâce à l’abnégation « des travailleurs et techniciens patriotes » ; « c’est la vérité : les industries de tout le pays fonctionnent en toute normalité » dit la page 5 ; dans la fabrique Soleche, 60 étudiants permettent d’augmenter la production de l’entreprise (lait, beurre ou yoghourt) de 120%, sous l’œil bienveillant du recteur Kirberg ; j’ai le journal à portée de main, j’aimerais lui montrer, la rassurer, lui parler… Ne t’emporte pas, Natalia. Je ne sais pas si tout va très bien, madame la marquise, mais tout ne va pas mal.

Un camarade arrive en courant, livide, en sueur :

— Bougez-vous ! Le local du Parti Communiste de la Cisterna est en feu ! Deux personnes avec moi dans une voiture !

Je n’ai pas eu le temps d’avoir la traduction de mon oreille à mon cerveau que deux camarades sont debout, armés et prêts à se lancer à la poursuite improbable d’une Fiat probablement échappée depuis longtemps, appartenant à Patrie et Liberté.

— Je vais les crever, ces connards ! Je vais les embrocher comme des porcs ! — sont les derniers mots qui me parviennent de la bouche de Claudio lorsqu’il s’en va.

Je reste avec Natalia ce soir-là, chez moi, Agustín n’est pas là et elle semble l’avoir su. Nous parlons peu. J’essaye de lui donner du réconfort par mes caresses, sans proférer de paroles inutiles. Apaiser un feu qui m’étonne. Nous ne ferons pas l’amour, mais dormirons, ce qui, en ces temps agités, est déjà un luxe.

Et, autre joie, le lendemain, j’apprends que le cuivre chilien est déchargé au port du Havre. C’est un fait étranger mais il me touche, tout de même.

Notes

  1. Jean vit et comprend quelque chose qu’exprime Mario Olivares, jeune militant du MIR, à Franck Gaudichaud : « Nous devions être intègres, avoir une discipline. Je peux te raconter des choses bien particulières. Par exemple, il nous était interdit, pour ainsi dire, comme militants du MIR, lorsque nous étions sur le front de la lutte, en pratique (quehacer) et concrètement (…) d’avoir une vie de couple avec ta partenaire, ni même marcher main dans la main avec elle, [ou t’afficher avec elle] si tu étais de garde dans un lieu déterminé. Les relations sexuelles étaient pratiquement interdites, [puisque] si deux camarades dormaient une nuit, lors d’une occupation, dans le même sac de couchage, ils étaient repris [cuestionados], et s’il s’était passé quelque chose ceci était mis en question [cuestionado] au sein du parti où tu militais. » [Gaudichaud 2004, 176] Point légèrement contredit par Tomás Inostroza : « lorsqu’il y avait une occupation (toma) les dirigeants venaient y collaborer, ils venaient avec leur tente, ici venait la fine Alejandra, qui était une dirigeante du MIR très bonne au lit, elle couchait avec les dirigeants » [Id., 234] Plus loin vient un témoignage personnel : « comme je n’avais pas mangé à midi, une amie à moi qui vivait à côté, vint m’apporter de la nourriture. Et [ainsi] le 11 septembre à cette heure-ci, nous étions en train de tirer un coup. […] Cette fille était une bonne camarade de ce temps bien qu’elle fût mariée depuis peu. Les camarades ne manquaient pas, du MIR j’avais une autre camarade qui était très bonne au lit, la fine Alejandra, il y avait des femmes qui avaient une certaine propension (amplitud), une certaine liberté aussi, à coucher avec qui elles voulaient au moment où elles voulaient, c’était comme ça. [Id., 238]

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