§4. 8h. Ça ne manquait pas de charme au début toute cette solidarité. Cette débrouille, cette multiplication de rustines et de bricolages qui semblaient recréer par marabout – bout de ficelle, une société qui fonctionne malgré le début de la grève des transporteurs. On se pressait dans les remorques des tracteurs prêtés par des chauffeurs patriotes et solidaires. On devait continuer à vivre pour montrer aux momios qu’ils n’arriveraient pas à nous faire plier. Que leur chantage à la possession ne prendrait pas. Que nous pouvions nous passer d’eux et faire tourner le pays sans leur aide. Qu’au contraire on finirait par s’en passer très bien et qu’ils pouvaient eux aussi prendre le chemin de l’émigration si jamais ça les tentait. Et puis… c’est devenu pénible. Cette précarité. Ces heures perdues à espérer. Je me souviens j’attendais qu’un improbable bus passe, on discutait, on commentait, on parlait politique. Il y avait de la ferveur dans la rue, le quotidien était un défi, une croisade, un pied de nez aux bourgeois : nous vivons, nous vivons, et merde à vous ! Et puis, même si c’est presque un acte illégal et antipatriotique de douter, je suis devenu anxieux. Il m’est apparu qu’il est difficile d’évoluer à long terme dans cette atmosphère d’incertitude permanente. A marcher tous ensemble comme des équilibristes sur le fil tendu d’une société sans repères. A se regarder dans les yeux sans oser se demander quand est-ce que cela craquerait et comment il fallait faire lors de la chute.

J’attendais donc un bus, comme maintenant, sans savoir à quelle heure il viendrait, ni même s’il viendrait. Et, dans l’éventualité de son passage, je le savais bondé et préparais mes muscles à réaliser le trajet en me tenant comme je pouvais à l’extérieur du véhicule. J’étais las. Je pensais que, enfant, j’aimais aller en camp scout. J’aimais être sorti de mon confort, monter la tente et dormir à peine protégé par la fine toile dans un lit à même le sol, au milieu des fourmis qui ne tardaient pas à venir s’installer avec nous, dans une atmosphère grisante d’anormale fragilité. Mais ça durait quelques jours seulement. Ensuite on rentrait, les parents venaient nous chercher à la gare, on saluait le curé et les amis et on était chez nous. Où on prenait un grand chocolat fait maison par une maman aux petits soins pour fêter les retrouvailles. Puis un bain pour le retour à la vraie vie. Les ongles étaient coupés avec des petits cris d’appréhension. Les griffes crasseuses étaient jetées dans le bidet. Et on s’endormait heureux dans un bon lit douillet. Fin de la parenthèse. Je regardais mes compagnons d’attente, muet, en me demandant quand est-ce que cette parenthèse-là, de grève, se terminerait. Et s’il resterait encore du chocolat et des lits chauds après ce désastre économique qui se profilait, causé en partie par cette inertie voulue par les puissants. Il faudrait sans doute garder les griffes au bout des doigts et la crasse serait notre quotidien.

Je soupirais, fort, assez fort pour qu’un homme à côté de moi m’entende et m’adresse la parole. On fraternisa. J’appris rapidement qui il était, et me présentai à mon tour. On parla de la France (encore, me colle-t-elle aux pieds ?), pourquoi elle se complaisait à n’être qu’un mouton guidé par le mauvais berger yanqui, qu’on n’avait plus eu d’influence mondiale depuis la Révolution, et que si la Russie soviétique avait échoué à terminer le rêve des Français après 1917, c’était au Chili désormais de reprendre le flambeau de 1789, sans la Terreur, pacifiquement, et que même la Russie finirait par suivre l’exemple chilien dans quelques années. Dans ce flot, je n’eus même pas le temps de lui rappeler la position de De Gaulle face aux Américains, que ce n’était pas aussi schématique que cela, mais qu’importe, je jouais le jeu, et à mon tour parlais de la Révolution, des Droits de l’Homme, de la fin des privilèges, et comment, en effet, l’Histoire avait des ressources, que ce serait peut-être ce petit pays qui reprendrait désormais, et pour un temps, le flambeau de cette conquête pluriséculaire. Tout ceci nous faisait du bien. Nous n’étions plus à attendre un bus mais aux avant-postes d’une armée aux pieds des pyramides, où nous aussi « quarante siècles nous contempl[ai]ent », à nous défendre courageusement de la contre-révolution, à Gettysbury à conquérir l’égalité, à Ðiện Biên Phủ ou à Saigon à lutter contre l’impérialisme.

Ce matin mon camarade n’est pas là, l’arrêt de bus n’a pas changé mais le souffle de la Liberté s’est estompé, pas l’ombre d’un courant d’air n’agite mes espoirs. J’aurais besoin de lui, pour qu’il me donne quelques détails sur notre victoire, l’identité des Robespierre qu’il faut d’ores et déjà surveiller avant que tout ne dégénère à nouveau, quel Napoléon il faut écarter avant même qu’il ne devienne le traitre qui rétablit l’ancienne monarchie sur les ruines des années de lutte… Rien. Je vais acheter un journal au coin de la rue.

— Bonjour Monsieur, El Mercurio, s’il vous plait.

— El Mercurio ? 6 escudos, s’il vous plait.

— Merci.

— Merci à vous.

Heureusement pour moi j’ai un rendez-vous important, à 20h sur la Place Brasil, et l’idée de jouer, ce soir, un premier rôle dans la révolution chilienne, me redonne un peu d’entrain.

20h. Place Brasil, j’y suis ponctuel. Mais seul avec un paquet.

20h15. Je me demande si elle se souvient du rendez-vous, vingt-et-un jours, c’est long.

20h20. Bien sûr qu’elle se souvient, ça doit être important. Elle a dû noter cette date en grand dans son agenda.

20h25. Une petite voix dit « Yann ? », « Jean, oui », je me retourne et découvre une magnifique jeune femme habillée comme si elle devait être invisible et cachée derrière des lunettes de soleil relativement inutiles à cette heure-ci. Elle ne semble pas avoir envie de parler et il est évident que nous ne nous attarderons pas ensemble, qu’elle rêve de partir le plus vite possible. Je lui tends donc le paquet.

— Il vous a dit quelque chose ? — me demande-t-elle en rougissant légèrement, fébrile.

Non, rien, et je comprends désormais dans sa gêne que j’ai été en mission pour Neruda l’homme et le poète, et non pas pour le communiste ni l’ambassadeur, et que j’ai été moi-même ambassadeur de ses petites histoires et non de la grande…

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