§9. — Tu vois, Jean — me dit Claudio — moi cela fait des années que je suis au PC. Ma famille a toujours milité, donc j’ai été habitué dès tout petit à m’intéresser à la politique. Mais pour la plupart des ouvriers, c’est quelque chose d’assez nouveau. Il y a une énergie et un enthousiasme qu’on ne connaissait pas avant. Certes, tout le monde a toujours commenté ce qu’il se passait, dans les bars, au boulot, mais là ce n’est plus simplement commenter : le peuple participe. Ce Chili que tu as connu depuis ton arrivée est un Chili nouveau. C’est un Chili assez dur, pris dans les difficultés des mises en place, mais porteur de tellement d’espoirs ! Tous ces gens qui décident de prendre leur destin en main parce qu’ils savent que maintenant, ils sont aussi entrés à la Moneda en même temps que le camarade Allende, ça fait chaud au cœur ! C’est beau à voir !

— C’est vrai que c’est agréable de parler avec des personnes dans la rue et de sentir que tout le monde se sent concerné, que ce n’est pas l’affaire des autres, des dirigeants.

— Personnellement, je suis heureux de voir ce qu’il se passe avec les cordons industriels. Des manifestations, tu penses bien que j’en ai faite des dizaines, des centaines… Etre là, à crier, n’être au fond important que par le fait d’être un corps de plus dans une foule qui est comme un soutien physique, visible, de l’appui que nous pouvons apporter par ailleurs en votant… dans un cordon, dans une JAP, lorsque nous réalisons des gardes, j’ai l’impression d’agir, pas simplement de faire poids pour aider les autres à le faire. Je ne suis rien comparé à un ministre, mais pour une fois je n’ai pas à attendre que sa loi passe au Parlement pour servir à mon niveau, comme lui. De participer à une force en mouvement…

— Oui, tout ça est peut-être plus efficace que réclamer : se prendre en main et le faire nous-mêmes.

— Du coup, maintenant que les ouvriers d’Elecmetal refusent de rendre l’entreprise, je comprends. Ils se sont fait sortir la première fois sans ménagement, et là alors qu’ils tiennent l’entreprise, qu’elle est stratégique et qu’ils pourraient la faire rentrer dans l’Aire Sociale… on veut les en sortir. J’ai du mal à suivre la ligne, cette fois-ci. Je sais bien que ce ne serait pas un simple retour en arrière car il s’est passé beaucoup de choses le mois dernier, mais quand même… quand même…

— Tu vas faire quoi, alors ?

— Rester fidèle et discipliné, mais sans y croire.

Il faut qu’il me fasse bien confiance pour me parler si ouvertement. Signe que nous devenons amis, peu à peu.

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