§8. Je me souviens de cette fille que je croisais de temps en temps, invitée en soirée, comme moi, par des amis communs, et qui me courait après de façon flagrante tout en semblant assurer, l’air de rien, ne pas m’avoir vu devant. C’était agréable et charmant, j’acceptais mon rôle dans sa pièce, afin de la prolonger un peu et de voir à quel dénouement il nous mènerait. Je me souviens ses façons de blaguer sans cesse, de se cacher sous le masque du second degré pour passer dans son cheval de Troie quelques cargaisons de premier. Laissant déborder quelques vérités de la couverture de la rigolade, elle tournait autour du pot en spirale, toujours plus proche de la vérité explicite, pensant m’enserrer peu à peu dans son piège mais sans jamais rien avouer, pour ne pas perdre la face en cas d’échec. J’aimais sa façon de jouer avec le non-dit, avec un discours à deux faces, sophismes latents qui ont pourtant une logique impeccable, et qui interrogent en même temps, sans le vouloir, toutes nos activités sociales : va-t-on au bar pour boire, à la ville pour vivre, au sport pour la sueur ? J’ai coupé la corde qu’elle voulait enrouler autour de moi en m’échappant de la plus étrange des façons : en me livrant pleinement. Mais après ce moment tremblant et mince où le corps est de dos devant soi, on sait la femme conquise, la main s’approche de l’épaule, tout repose encore latent dans le non-dit, il est possible d’arrêter à ce stade-là tout ce qui n’attend qu’à se déverser une fois le barrage ouvert, les baisers les caresses les corps nus, elle n’a pas vu le geste, il reste annulable, après il faut assumer. La main touche, le corps frémit, se retourne, c’est le premier contact, le plus doux, le plus mystérieux, la découverte d’une chaleur propre, d’une vibration originale, d’un parfum qui n’a pas la même odeur lorsqu’il est humé au creux d’une nuque domptée.

Un baiser plus tard, planté sur ses lèvres comme une reddition assaillante, j’ai vu son vrai visage. Il est là maintenant à côté de moi en train de dormir. Il ronfle un peu, c’est attendrissant. Et ça me laisse le temps de lire les journaux qui trainent chez elle, tranquillement, en attendant qu’elle se lève et que je la poursuive à mon tour. Ainsi le gouvernement, après avoir bataillé dur avec l’opposition (majoritaire au Parlement et au Sénat), vient de décider la hausse des salaires à hauteur de 100%, afin de permettre aux travailleurs de l’Aire Sociale de retrouver un pouvoir d’achat …que la hausse massive des prix des produits que fabrique cette même Aire Sociale avait mis à mal. Hausse décidée dans un souci de réalisme puisque, maintenus jusqu’ici artificiellement bas dans l’espoir de favoriser la consommation des classes les plus pauvres et d’utiliser la pleine capacité de production du pays en stimulant la demande du fait de cette nouvelle consommation populaire, les prix politiques laissaient non seulement la porte ouverte à l’exportation – ces produits étaient vendus à l’étranger à leur vraie valeur d’échange – et ruinaient aussi des entreprises autrefois rentables. Des rustines bricolées, nous disions ?

— Qu’est-ce que tu lis, Juan ?

— Un recueil de blagues pathétiques.

— De quoi tu parles ?

— De ton journal.

— Quoi ???

— Non pas de ton journal intime, du journal que tu achètes dans la rue, le public, celui que tu dois lire avant de dormir et qui se trouvait à côté du lit.

Elle se met tout d’un coup à rougir, je fonds, c’est délicieux !

— « Les momios demandent l’annulation de la réforme agraire », « Expulsé : le nazi Jarpa est venu provoquer les volontaires de l’UTE »1, « Tapa aux yanquis : ils voulaient déplacer les panaméricains à Puerto Rico »2, rien que la une de cette presse est révoltante. Tu crois vraiment que reprendre tous ces qualificatifs est nécessaire, productif ou intelligent ?, alors que justement vous autres communistes êtes peut-être les seuls à essayer de ne pas diviser le pays plus qu’il ne l’est déjà…

La pauvre a du mal à me répondre, elle sort de son sommeil, nue et me sentant encore un peu en elle, alors que me voilà dans son lit à lui faire la leçon. Mais, après tout, maintenant qu’elle a été séduite par le serpent, je peux bien la chasser de son faux Eden en trompe-l’œil grossier pour la ramener sur Terre.

Elle se raidit tout d’un coup, et je lui découvre un visage grave que je ne lui connaissais pas, mais que je reconnais : celui du sérieux militant. Non, pas encore ! : j’ai de nouveau envie d’elle.

— Le Siglo parle au peuple avec les mots du peuple, et…

— Je te dis juste que si nous voulons suivre notre ligne, qui est celle de « consolider pour mieux avancer » ça ne sert à rien d’insulter : nous pouvons dire les choses franchement sur le fond, tout en restant respectueux et diplomates sur la forme, car tout le monde sait que les adversaires politiques lisent aussi la presse de l’autre bord. Pourquoi crisper l’autre ainsi bêtement et le détourner de l’essentiel : le message qu’il doit entendre.

« Nous », oui, si vous saviez le nombre de fois où, dans ma première jeunesse, j’ai feint de faire miennes les folies à la mode pour paraître sage aux yeux d’une sotte ; c’est si simple…

— Tu as raison. Mais…

— Tu sais que tu es nue ?

— Euh… (Elle semble tout d’un coup s’en rendre compte).

— Et qu’on ne doit jamais parler politique avec une femme qui offre à votre vue une si belle poitrine ! J’ai encore envie de te connaître…

Lui dis-je en venant coller mes mains sur celui de ces deux joyaux qui tambourine et mes lèvres sur les siennes. Je t’apprendrai le Bien et le Mal plus tard, Lilith infernale, si je t’estime assez. Sinon je te laisserai à tes croyances : au fond c’est facile de vouloir du mal à un communiste, il suffit de l’encourager dans sa voie…

Notes

  1. Sur l’UTE, université pro-UP, cf. 1. II §19. Jarpa est le président du Parti National, conservateur, qu’on ne vous présente plus, puisque depuis 1. I §21 où tous ces partis de la vie politique chilienne des années 70 ont été introduits, vous avez pu vous familiariser sans problème avec tout ceci. Je ne vous avais pas menti lorsque je vous rassurais et vous demandais de ne pas avoir peur, non ? Alors vous ne pourrez que me faire la même confiance pour la suite, non ? Il n’y a pas de raison que ça ne se passe bien aussi bien.
  2. Par les « panaméricains », entendre, évidemment, les jeux panaméricains. [Note de Juan]

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