§7. L’entrée des militaires dans le gouvernement est dans toutes les têtes. Tellement que nous n’arrivons pas à garder ça pour nous. Il faut que ça glisse jusqu’à la langue, qu’on en parle. On échange, à vrai dire, plus nos doutes et nos questions que nos idées. Mais c’est en confrontant tous ces points d’interrogation qu’on forge des éléments de réponse. Je suis autour d’un feu, en compagnie de cinq camarades, armés d’une matraque au cas où. L’estomac plus ou moins vide, à discuter une partie de la nuit en espérant qu’il ne se passera rien. Agustín est resté dormir, il était encore parti hier soir, et nous nous croisons plus que nous nous voyons. Bernardo, un syndicaliste modéré, je pense assez proche du PC, voire carrément dedans, prend la parole :

— Ça veut dire au pire que le gouvernement a été capable d’intégrer une partie de l’Armée dans son projet.

— Parce que tu penses que le camarade Allende a intégré Viaux, Canales1 et leurs amis ? — lui répond Sergio.

Sergio est du PS, à part ça je ne sais rien de cet homme mal rasé, assez ténébreux et sombre qui cache sa chevelure sous un bonnet. Il fait un peu frisquet ce soir à ne pas bouger malgré le maigre feu où je plonge mes regards fatigués.

— Non, bien sûr — reprend Bernardo — j’ai dit « une partie ». Mais ça veut dire que si on maintient au moins la neutralité du Chef des Armées et des légalistes et si ceux-ci peuvent mettre à la retraite tous les réac’ affichés, on peut aller dans la bonne direction. Sans doute qu’au contact des affaires concrètes de la nation, ces gens vont comprendre encore plus le rôle social qu’ils peuvent jouer. Ce ne sont pas des révolutionnaires, certes, mais grâce à leur appui la révolution peut gagner du temps et des forces. Il faut faire alliance avec qui on peut, le jusqu’au-boutisme c’est rigolo dans les histoires pour femmes et enfants, mais…

— Non — intervient Arnaldo. — Ça veut dire que désormais on est dépendant d’eux. On les positionne en arbitres. D’ailleurs le gouvernement va avoir du mal à faire passer des décrets d’insistance lorsque la Contraloría et le Parlement s’opposent à ses mesures : ça voudrait dire pour les militaires de prendre clairement partie pour l’UP contre les autres. Donc, de fait, la réaction peut maintenant bloquer toutes les mesures importantes. Alors que, plutôt que de donner ce rôle à l’Armée, Allende aurait dû reconnaître que la vraie force d’Octobre ça a été l’émergence de la rue, des cordons, en plus des JAP… La réaction populaire a été bien plus rapide que celle du gouvernement. Ce mouvement spontané ne peut pas, ne doit pas, être récupéré par le gouvernement, piloté par la DIRINCO2 ou la CUT. Le pouvoir populaire dépasse les carcans de la légalité bourgeoise, sans pour autant être d’essence illégale. Je suppose que dans un premier temps il entrainera le gouvernement derrière lui, l’aiguillera. Et puis si mars ne nous donne pas une victoire éclatante, le pouvoir populaire sera sans doute le vrai foyer révolutionnaire alors que le gouvernement ne sera plus qu’un épouvantail lancé dans la gueule des chiens des deux chambres pour qu’ils le rongent, pendant que nous autres, dans la rue, créerons la vraie dynamique révolutionnaire.

Arnaldo est communiste lui aussi. Je m’étonnais de me retrouver avec éventuellement deux membres du Parti ce soir, alors qu’ils sont plutôt rares sur le terrain des cordons, en raison de cette peur de « pouvoir dual » ou de dérives anarchisantes de la part du Parti. Et sa position me surprend encore plus. Elle n’a rien à voir avec la ligne du Parti. Il paraît plus proche de la frange altamiraniste du PS, les elenistas.

Arnaldo m’explique alors, lorsque je lui fais part de ces pensées, dès lors que nous nous retrouvons seuls, qu’il est du Parti Communiste Révolutionnaire [PCR], petit parti créé après l’exclusion du PC, en 1966, des maoïstes. Je connais les maos, les « maos spontex » comme ils les appelaient à Paris, j’ai eu l’occasion de parler avec des gars de la GP, de vieux souvenirs rejaillissent en moi. Il me dit qu’il me passera un de leur journal, demain, en passant par la rue Vasconia, et que si ça m’intéresse je peux assister à une de leur réunion.

Pourquoi pas ? Ça n’engage à rien d’écouter d’autres discours. Je suppose que nous avons le droit…

Notes

  1. Sur Roberto Viaux, cf. note en 1. II §19. Alfredo Canales est un autre général connu pour son antipathie face à l’UP. Il a été mis à la retraite de force en septembre 1972, après son refus, fin 1971, de se retirer volontairement pour avoir créé un incident lors de la visite de Salvador Allende à l’Académie de Guerre de l’Armée de terre, dont il était le directeur.]
  2. Cf. 1. II §14.

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