§14. Je retourne de nouveau au Stade National. Pas pour du football cette fois-ci, ni avec un collègue mais Claudio, qui m’a rejoint à la sortie du travail, que nous avons pu quitter en avance pour nous joindre à la foule. Nous ne sommes que deux mailles de cette immense masse humaine venue acclamer le Prix Nobel de Littérature 1971, gloire nationale, fierté chilienne, des petits grains de sable heureux d’être là.

Le spectacle, organisé par Víctor Jara, commence à 17h : une troupe de théâtre joue les moment-clefs de la vie du poète. Il y a aussi un défilé de travailleurs en tenue de travail, venus de toutes les provinces, 50 pour chacune, « sélectionnés parmi ceux qui se seront le mieux distingués dans leur conscience de classe et dans leur travail ». Claudio a les yeux qui brillent comme un enfant. Comme moi sans doute. Comme ceux de Pablito à qui j’aurais tant aimé montrer ce spectacle et lui donner cet autre Pablo en exemple, lui susurrer à l’oreille que les révolutions se font aussi avec des mots, pour qu’il y croie plus que sa mère et moi, et qu’à force de trouver ça évident, il en fasse une réalité… si j’avais pu l’emmener ! Drapeaux de toutes les nations et musique militaire. Nos deux bières, malheureusement plus très fraiches, se cognent dans un tintement de verre. « A la littérature !» ; et même mon ami ouvrier s’est mis à lire les livres de Quimantú. Je lui ai prêté le Diable au corps que Natalia a terminé et ne semble pas particulièrement vouloir garder dans sa bibliothèque. Prêt sans retour, donc, probablement. Mais il est bon qu’un livre vive en circulant.

Neruda arrive à 18h50. Tout le monde politique est là. Ont été aussi invité des représentants de l’Eglise, de l’Armée, de la Culture, etc. Le poète est dans son monde, je suis dans le mien, nous poursuivons, chacun à notre niveau, la même fin. Avec des moyens différents. Les miens sont plus limités, mais j’espère les faire plus directs.

J’ai eu, c’est sûr, une émotion qui m’a humidifié les yeux lorsque le souverain de Suède, ce roi si sage qui a eu ses 90 ans, m’a remis une salutation en or, une médaille destinée à vous tous Chiliens. Car ma poésie est propriété de ma patrie.

Nous voilà tous primés du Prix Nobel. En effet qu’est un poète sans la terre qui le fait vivre, sans les lecteurs qui le lisent et l’apprécient, achètent ses écrits, suivent ses lectures publiques ?

J’ai l’impression de n’être jamais parti d’ici, que je n’ai jamais été à l’étranger (…) mais sur cette terre. Mes joies et mes douleurs viennent d’ici et ici resteront. Autrement dit, le vent de ma patrie, le vin de la patrie, la lutte et le rêve de la patrie, vinrent jusqu’à mon lieu de travail à Paris, (…) plus beaux que les cathédrales, plus hauts que la Tour Eiffel, plus abondants que les eaux de la Seine. En deux mots, vous me voyez de retour sans que je ne sois jamais sorti du Chili.

Si seulement moi-même je pouvais ne plus rien avoir à voir avec Paris, si je pouvais n’avoir jamais appartenu qu’à cette terre, qu’à ce moment-là…

Tout ce qui se passe dans notre patrie passionne la France et l’Europe entière. Des réunions populaires, des assemblées étudiantes, des livres qui apparaissent toutes les semaines dans toutes les langues, nous étudient, nous examinent, font notre portrait. […]

N’en suis-je pas la preuve vivante et ardente ?

Salvador Allende est un homme universel. […] Nos Forces Armées, avec leur illustre conception du devoir, étonnent les observateurs du panorama latino-américain.

Et le monde entier ne peut encore moins l’ignorer depuis hier !

Il y a quatre-vingt ans, des puissantes compagnies européennes, qui à cette époque dominaient le Chili, ont promu une guerre civile entre Chiliens. Ils poussèrent jusqu’à la frénésie les divergences entre le Parlement et le Président. Parmi les morts de cette guerre civile, on compte un Président grand et généreux : José Manuel Balmaceda.

Ils se moquèrent de lui, le menacèrent, le blâmèrent, le raillèrent jusqu’à le pousser au suicide.

Pour moi ce n’est pas étrange qu’un soldat et un poète président une cérémonie à ciel ouvert, face au peuple. On sait au Chili, et hors du Chili, que notre Vice-Président est une garantie pour notre constitution politique et notre dignité nationale. Mais sa fermeté et sa noblesse vont au-delà de ces concepts : c’est le centre moral de notre tendresse envers les Forces Armées du Chili, la grandeur du passé historique et l’incorruptible loyauté avec laquelle ils ont défendu les lois de notre souveraineté et de notre démocratie.

Bien qu’il le prenne régulièrement pour exemple, Allende n’est pas Balmaceda. L’histoire n’est pas condamnée à se répéter. Si son cours file droit vers la chute nous lui ferons barrage. Nous serons une pierre, plus une pierre, plus une pierre, et grâce à nous-mêmes nous fonderons notre révolution. Merci Neruda, malgré tout.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.