§4. Sergio Undurraga est ingénieur commercial à l’Université Catholique et travaille aussi pour la SOFOFA où il produit des publications économiques visant à donner des chiffres précis aux décideurs. Toujours la même lutte pour obtenir l’information la plus fiable, la centraliser, extrapoler l’avenir et remettre celui-ci dans la main d’un Etat. Quichottes. Lui et nos amis communs le sont sans doute moins que d’autres constructivistes, mais enfin… cette vanité folle de vouloir contrôler me dépassera toujours. Unis par notre rejet de la politique dirigiste menée par les socialistes au pouvoir, il essaye, de temps en temps, de me recruter, se disant qu’un professeur formé à l’économie et à la philosophie pourrait être utile à leur groupe. Mais je résiste, j’ai encore eu un aperçu de leur addiction à l’intervention publique il y a deux jours, j’ai mieux à faire.

— C’est dommage, tu aurais sans doute eu ta place au sein du Club du Lundi. Il y aura des places à prendre dans le nouveau Chili de demain. Tu pourrais être une de ces nouvelles têtes qui prennent le pays en main.

— Je vois néanmoins deux problèmes. D’abord, la plupart des membres du groupe sont beaucoup trop étatistes pour moi. Je ne crois pas dans les politiques monétaires, l’intervention ou quoi que ce soit du genre, même si c’est dans la meilleure intention. Nos amis socialistes agissent aussi dans la meilleure intention. Tu sais où elle mène. La deuxième, je n’ai pas envie de prendre par la main le Chili, mais juste qu’il desserre son étreinte sur ma vie.

— Toujours ton goût pour l’inexistence.

— Oh mais détrompe-toi : je suis bien plus moi en n’existant pas aux yeux des autres !

— Cela dit, Juan, tu as tort de rejeter toute forme de centralisation de l’information. Tu te souviens qu’il y a huit mois, Bardón et moi avons publié une étude pronostiquant une inflation de 180% pour cette fin d’année. Elle s’est avérée juste… — fanfaronne-t-il avec un haussement d’épaule qui souligne leur science et des mains vers le ciel qui signalent son incrédulité face à la cécité des hommes du gouvernement actuel. — Or, si nous avons pu faire cette projection, les techniciens du gouvernement ont dû la faire aussi. Le gouvernement savait donc ce qui l’attendait… et comment a-t-il réagi… ?

Le serveur nous salue et nous donne la carte avant de repartir.

— Tiens, j’ai un jeu —lui dis-je.

— Lequel ?

— Tu vois la carte ? Il y a plein de choses proposées et, vu son état d’usure, elle doit bien dater d’avant le début de l’année ; mais tu sais comme moi qu’aujourd’hui ils ne sont plus en mesure de fournir la moitié de ce qu’ils proposaient lorsqu’ils l’ont imprimée. Le jeu est de commander ton plat et ton dessert sans n’essuyer aucune réponse négative… celui qui perd paye le repas. Bien sûr, si chacun se trompe, on demande autre chose et ce jusqu’à ce qu’un des deux l’emporte.

— Pourquoi pas ! Tu n’es pas un habitué du restaurant, au moins ?

— Non, non !

Sergio repart sur l’économie du Chili bien mal en point. Quand tout d’un coup nous entendons un accent anglais :

— Excusez-moi, Messieurs, mais j’étais à la table à côté et je me permets de vous rappeler que la droite a refusé de voter les hausses d’impôts qui auraient permis de juguler l’inflation, et la Grève d’Octobre a eu lieu entre temps…1

Oh comme j’aimerais abonder dans le sens de l’intrus– entendez-le dans le sens : qui fait une intrusion ; pas de manière négative – pour rappeler l’inutilité de toutes les tentatives de prédiction économique, les modèles ne sachant calculer l’avenir qu’à partir de quelques éléments du présent, c’est-à-dire en imaginant qu’il ne se passe rien d’important dans l’avenir venant falsifier leurs courbes obtenues à partir de savants calculs. Ceteris paribus, toute chose étant égale par ailleurs, simple clause qui devrait suffire à montrer la vanité de cette mathématique superflue : pourquoi l’Histoire aurait-elle décidé de s’arrêter ? Pour faire plaisir aux mauvais économistes ? Mais enfin, cela ne se fait pas de s’allier avec un nouveau venu contre un ami, surtout que je ne sais pas encore – j’imagine que non, s’il se fait défenseur des impôts – si je vais être d’accord avec l’invité imprévu.

— Tout justement pour alimenter l’inflation et nous obliger à recourir à la dette publique ! —continue-t-il.

J’ai eu raison de rester sur mes gardes lorsque je me demandai si j’allais être d’accord avec l’anglo-saxon. De fait il semblerait que nous divergions quelque peu :

— Enfin —lui lancé-je — vous n’allez quand même pas vous étonner que la droite refuse de financer en spoliant les gens des entreprises devenues publiques puis non-rentables par recrutement partisan, des prix trop bas fixés de manière idéologique, et une désorganisation chronique ?

— Sans la grève d’octobre la hausse des prix d’août allait résoudre les problèmes, et la droite n’a encore pas voulu voter les hausses de salaire durant les mois de novembre et décembre !

— Prix que vous avez augmentés abruptement et de manière à bien pénaliser les plus riches2, après les avoir gelés. Pourquoi les avoir gelés, alors ?

— Pour relancer la consommation.

— Ce qui n’a pas fonctionné comme vous vouliez puisque sinon vous auriez financé votre déficit premier par de nouvelles rentrées d’argent provenues des taxes sur cette consommation… Pourquoi avez-vous fixé les prix ? Là est le problème central !

— Parce qu’il faut bien tenter quelque chose pour sortir de la spirale de l’oligarchie et de la domination du peuple entier par une ploutocratie.

— Soit, je vous l’accorde, je ne vous reproche rien au niveau des intentions, mais vous savez bien que d’autres ont essayé avant ce genre de relance et s’y sont cassé les dents. Pourquoi tous les gouvernements se croient-il bien plus géniaux que leurs prédécesseurs ? Si vous me voyez en haut d’une falaise, muni de petites ailes prêt à tenter de m’envoler, vous ne vous direz pas « ah quel beau rêve que de vouloir voler, quel bel idéal, que ce serait admirable si cet homme révolutionnait la façon de nous déplacer », mais vous vous diriez : « de quelle espèce d’abrutis est celui-ci ? », non ?

— Cela sous-entend que nous sommes une de ces « espèces d’abrutis » ?

— Ah, vous entendez la métaphore comme vous le voulez…

Note

  1. Comme il ne s’est pas présenté, Juan ne peut pas savoir qu’il s’agit d’Edward Boorstein. Comme je le sais, je peux vous en informer même si, ici, ce n’est pas capital de le savoir. Mais, enfin, je fais mes premiers pas ici dans ce texte, laissez-moi le temps de trouver mes marques et vous verrez que je serai bien utile ! [Note du narrateur omniscient]
  2. Ici, c’est moi qui doit vous expliquer : cela s’est fait en augmentant les produits dits de luxe plus que les autres. [Note de Juan]

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