Je me suis rendu compte qu’il y a des Chiliens pour nous pousser à l’affrontement, à une guerre civile. Et bien que ce ne soit pas mon but, en cet endroit et à cette occasion, d’entrer dans l’arène politique, j’ai le devoir poétique, politique et patriotique, de prévenir le Chili entier de ce danger. […] Les blessures du Chili, du corps du Chili, elles feraient saigner ma poésie. Cela ne doit pas arriver.

§5. C’est avec appréhension et Agustín que je me rends au théâtre Caupolican, encore, où se tient le Plenum du Parti Communiste Chilien. Comme je n’ai toujours pas ma carte, et Agustín me le reproche sur le coup d’une moue proche de l’énervement, contenant un « tu m’emmerdes » et « je te l’avais bien dit » ou la synthèse des deux, sinon pire, il faut que d’autres camarades dignes de confiance attestent de mon appartenance au Parti. Au moins dans l’âme. Pour que je puisse rentrer.

Après négociations et conciliabules, je suis admis dans la salle. Beaucoup de monde dans celle-ci, vibrante, feu rougeoyant aux flammes criblées de marteaux, crépitant de chants, et de faucilles au métal chauffé dans le foyer de cette fournaise de rêve, forgeant une volonté de terminer victorieusement la révolution aussi dure que l’acier. Volodia Teitelboim nous offre un long discours.

Messieurs les délégués [de l’ONU] : les Chiliens forment un peuple qui a atteint la maturité politique de décider, majoritairement, le remplacement du capitalisme par le socialisme.

Puis au détour d’un couloir, alors que j’ai perdu de vue Agustín mais qu’il me semble bien qu’un jeune camarade, lui, ne me perd pas de vue une seconde, je croise Pablo Neruda qui me salue en français1 :

— Mon jeune ami ! Comment vas-tu ? Bien installé au pays ?

— Oui, merci. Votre contact m’a beaucoup aidé lorsque je suis arrivé.

Il ne semble pas se rappeler.

— Un des plus fidèles camarades, Agustín…

— Ah ! — s’exclame-t-il en me coupant la parole — oui, mais tu dois plutôt remercier Jorge Edwards pour ça !

— Je n’y manquerai pas.

Il me regarde tout d’un coup d’un regard différent, s’arrête, me posant une question sans même ouvrir la bouche.

— … Oui — lui fais-je discrètement.

— Merci.

Et là sur un coup de tête, sans réfléchir, je rajoute :

— J’aimerais vous parler en privé, un de ces jours, si vous restez sur Santiago.

— Ah non, malheureusement pour toi je pars très vite sur Isla Negra.

— A Isla Negra, alors, pas de problème pour moi — lancé-je sans comprendre moi-même ce que je dis.

— Passe quand tu veux. Excuse-moi.

Et il va se jeter dans les bras d’un vieil ami qu’il semble ne pas avoir vu depuis des années.

Je ne sais pas où est Isla Negra, mais j’ai une grande envie de sortir de la capitale, de faire le point avec moi-même, grâce aussi à Pablo Neruda avec qui je pourrais parler sans doute plus franchement qu’avec Claudio, Arnaldo, Natalia ou Agustín, tous manquant peut-être du recul que le bon vivant poète et récent arrivé au Chili pourra encore avoir…

Note

  1. Là encore, l’anecdote parait apocryphe, peut-être rajoutée par le Parti Communiste Chilien (ce ne serait pas sa première fois qu’il fait usage de faux) pour cacher le fait que le poète n’était pas au Plenum ce jour-là. Ou une fantaisie un peu agaçante manifestant trop de penchant pour le name dropping. [Note du narrateur]

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