§17. Je me retrouve donc avec elle, son mari étant sorti de la fête une bouteille après son commencement, je ne sais quel prétexte elle a trouvé pour ne pas l’accompagner et être seule avec moi, désormais, alors que la soirée s’est presque éteinte et qu’il ne reste plus beaucoup de lueurs humaines dans les regards des uns et des autres. Seuls ensemble. Elle semble ne pas avoir trop souffert durant cette bataille alcoolisée où les litres de divers breuvages n’ont pas résisté. C’est drôle car, pour la première fois depuis longtemps, je m’attarde à la regarder et non pas que je lui trouve quoi que ce soit de particulièrement intéressant, mais la voir sobre au milieu des débris de tous les autres, encore digne alors que l’idée même de dignité a filé en douce de ce groupe hier soir vers 22h, un monde lointain désormais, me la rend sympathique. Pourtant cette femme, petite marionnette sur ressorts bien vivante bien bruyante, est toujours dans l’excès. Lancée dans une soirée de méditation avec un professeur de je ne sais quelle contrée ésotérique à la mode – entre nous je n’ai jamais compris pourquoi il fallait des maîtres pour apprendre à faire le silence, ni pourquoi il en fallait pour rendre grâce à la vie – on pouvait la retrouver à une soirée endiablée le lendemain dans le temple du bruit et de la futilité, autre mode contradictoire avec celle de la veille. Elle croque à pleine dents dans ce que la société de consommation fait de pire, puis se « rebelle » formellement contre elle, puis oublie tout ceci comme les gens qui ne croient finalement en rien de leurs affichages. Nihilisme sans vide, et pourtant. C’est comme s’ils en étaient plein. On pourrait penser que cette femme est juste entière dans tout ce qu’elle fait, ses goûts fussent-ils contradictoires, mais elle ne me donne que l’impression d’être dans l’outrance, toujours. Même ses émancipations sonnent faux, de carton-pâte, intensément creuses. Cette femme n’est profonde en rien, elle joue. Peut-être est-ce là le divertissement pascalien parfait : être superficiel dans la profondeur. Et voici que je la trouve charmante dans sa robe légèrement désaxée, les yeux déjà cernés par l’heure tardive, me fixant un rien frémissante alors que sur une banquette à quelques mètres plus loin un homme qui me demandait il y a quelques heures ce que je pensais des évènements politiques au Chili ronfle, et qu’un couple profite dans un coin, en s’étreignant avec une indécence indifférente, d’une révolution sexuelle à laquelle ils n’ont pas participé puisqu’ils devaient avoir quitté les internats bien avant que la question de leur mixité ne déchire la France.

— Tu sais, je t’ai toujours apprécié, Juan. Mais je suis mariée, et je ne pouvais pas te le dire franchement ! J’ai décidé cette année, résolutions de 73, de céder à quelques désirs.

— C’est fait, tu as raison, Brigitte, de commencer à les réaliser. Alors allons jusqu’au bout de cet aveu.

Et mes lèvres goûtent son rouge à lèvres sucré quand mes mains commencent à prendre connaissance des atours de cette femme. Quant à la nuit, elle fut belle, merci ! Elle ne s’est bien évidemment pas arrêtée au milieu de ces cendres de fêtes et nous sommes allés allumer un nouveau feu ailleurs : ce serait offenser un mari que de ne même pas daigner vouloir coucher avec sa femme quand celle-ci nous désire, et je n’ai jamais voulu faire de mal à personne.

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