§22. Depuis Paris le monde anglo-saxon m’inquiète. Aux EUA, même s’il renonce à son programme de blocage des prix et des salaires, mis en place en août 1971, pour préférer se « contenter » de limiter l’émission de monnaie et le déficit budgétaire, je m’interroge toujours : comment Nixon a-t-il pu penser cette aberration ? C’est bien la peine de vouloir renverser Allende dans mon pays d’adoption pour suivre les mêmes traces ! Et pour un pays anglo-saxon qui arrête c’est un autre qui reprend : en Angleterre, le socialiste Heath fait l’inverse et propose de créer un comité des prix et un comité des salaires. Voilà une belle victoire pour l’URSS… Gramsci avait sans doute raison, le plus grand champ de bataille, celui qui fait le plus de dégâts à long terme, se livre dans la culture, les écrits, les cerveaux.

Je n’ai évidemment pas été au meeting de soutien à René-Pierre Overney, à la Mutualité, aujourd’hui, à l’initiative de 11 organisations d’extrême-gauche. Pas parce qu’il fait froid et que j’ai préféré m’enfermer dans un bistrot de Saint-Germain pour y lire et écrire pendant des heures comme dans un café viennois, mais parce que si je ne pleure pas la mort des terroristes candidats au martyre lorsqu’ils sont mus par une cause religieuse, je ne verse pas non plus de larmes sur ceux qui jouent avec le feu et finissent par se brûler. Une aubaine pour leurs  amis survivants.Et puis il faut aussi que je sorte de la famille, que je profite de la vie parisienne, car elle n’a pas que des mauvais côtés, alors je suis allé voir « Mère courage » de Bertolt Brecht, mise en scène par Antoine Vitez au Théâtre des Amandiers, à Nanterre, à 20h30. La version était intéressante : sur une scène dépouillée jusqu’à la nudité, le cuisinier hollandais était de peau noire pour représenter l’Afrique et le Biafra, alors que Mère Courage était jeune, trop jeune pour une mère, irresponsable comme la révolution, les officiers et soldats étant quant à eux joués par les mêmes comédiens, dans un propos anti-hiérarchique.

Après, je suis allé me saouler (appelons un chat un chat) avec des jeunes oiseux que j’ai connus à Paris au lycée, pour rentrer au petit jour, dans les rues que nettoyaient des balayeurs maghrébins ou noirs. Mon regard a croisé celui de l’un deux, arabe et âgé, d’où il me semble avoir lu du dédain. Malgré l’envie de vomir, à cause de mélanges prohibés par les règles tacites du grand ordre des intestins, je me suis souvenu que je vis dans un monde où pendant que certains essayent péniblement, et parfois au péril de leur vie, d’atteindre l’Europe pour y espérer un avenir meilleur, fût-il de balayage ou de ménage, d’autres tuent le temps à boire, en espérant quoi ? Je ne couche même pas avec les femmes qui ont besoin de se cacher derrière le prétexte de l’alcool pour céder à leurs désirs… On paye des bibliothèques, des musées, des universités pour que des grands abrutis – que je n’ose même pas appeler des adultes ; et je m’inclus dedans ce soir, oui – passent leurs après-midis à lire des bandes dessinées en dédaignant les grands auteurs, se fichent des artistes au profit de leur génie censé sortir spontanément d’eux (qu’ils aident d’un peu de marijuana lorsqu’ils sont créativement constipés), préfèrent les réunions improductives de leur ridicule groupuscule politique plutôt que de profiter du temps étudiant pour apprendre… Ou vont faire la révolution dans ce monde si abjecte qu’on s’échine, plus au sud, à rejoindre, alors que nos insatisfaits ne se mettent pas en adéquation avec leur idéologie en allant rejoindre avec enthousiasme les pays où le socialisme brille déjà (on pourrait mettre en place un système d’échange, un homme pour un homme au niveau du Mur de Berlin)… C’est peut-être ça la plus grande victoire paradoxale du capitalisme, son luxe : produire des mécontents et des saouls du petit matin, des gâchis, des pertes, au même titre que les excédents de marchandises qui garnissent les rayons des magasins et finiront détruites… Je ne sais même pas quoi en penser, sinon que le monde est injuste. Et vais me coucher tout habillé, en espérant faire bonne figure « demain »/tout à l’heure, afin que Maman ne me regarde pas avec un peu de cette pitié attendrie que je déteste autant que les boudoirs trempés dans le cacao qui forment un……………….. (trop de philosophie pour cette tête fatiguée)

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