§23. Après les – enfin ! – déclarations de Fernando Flores, demandant le renforcement des JAP et un plus grand pas vers l’approvisionnement populaire, et surtout la diffusion par le Mercurio d’un document interne du MAPU qui évoque sans fard la « dictature du prolétariat », les ministres militaires, à défaut de démissionner comme certains avaient voulu le faire, se désolidarisent publiquement des mesures annoncées par un communiqué de presse. Ce qui met dans l’embarras les partisans de l’UP et provoquent parfois leur colère. Les militants du PCBR ne font pas dans la dentelle, déjà que l’entrée de l’Armée au gouvernement leur paraissait comme un renoncement réformiste et une capitulation face aux petits-bourgeois de l’UP, cette déclaration est de trop pour eux :

— Les militaires sont proches de la traitrise ! Voilà qu’ils révèlent leur vrai visage, celui de la réaction — nous dit un camarade du PCBR dont je ne connais pas le nom. — Et les faux communistes qui croient encore que le salut de leur gouvernement est de faire alliance avec eux ! Mais comment peut-on être si aveugle ? De plus, ils ne se rendent pas compte que l’URSS ne suit pas le Chili, que dans le jeu de la Guerre froide ils ont décidé de sacrifier notre pays aux gringos sur l’autel de la pacification avec les capitalistes. Sachez-le, camarades, pour Moscou nous ne sommes qu’un pays de la zone d’influence de l’adversaire et ils ne feront rien pour nous aider pour ne pas froisser nos exploiteurs. Suivre Corvalán et les siens, c’est suivre le Parti qui se met à la botte de l’Armée, puis du capitalisme.

Sifflets et applaudissements mêlés, sifflets pour l’URSS, les militaires, les EUA et le reste pour l’orateur. Qui reprend :

— Et contrairement aux soviétiques qui espèrent toujours nous vendre des armes et monnayer de quelque façon que ce soit leur aide, vous savez que nos frères chinois nous ont accordé un prêt sans intérêt de 5, 2 millions de livres. Ce qui prouve bien leur vraie solidarité, même si c’est inutile à notre sens puisque nous considérons que nous n’avons pas à payer la dette des gouvernements bourgeois qui ont précédé Allende.

J’applaudis des deux mains et regrette même que Dieu ait été assez radin pour ne pas nous en donner deux de plus pour faire plus de bruit encore. Ainsi la réunion publique se déroule dans l’agitation et la ferveur.

L’ombre au tableau viendra à la fin de celle-ci, alors que je discute avec Arnaldo :

— Je ne peux pas te faire entrer dans le Parti — me dit-il. — Tu es Français, tu n’as pas une grande expérience militante, tu as vécu avec un responsable du faux PC, tu comprends (cachaï) qu’il est difficile de te faire confiance, même si personnellement je sais bien que tu ne représentes pas de danger. Tu comprends (cachaï)1 : les camarades ont peur de se faire infiltrer… par le PC comme par les EUA… on ne connait pas ton passé en France…

— Je comprends, ne t’inquiète pas. Je me fiche de toute façon de mon statut, je veux juste être utile au combat.

Il me regarde alors profondément d’un air grave, sérieux et un rien inspiré :

— J’ai sans doute quelque chose pour toi.

Note

  1. Dans ma future traduction chilienne, on s’apercevra que certains chilenismes sont épuisants.

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